«J'ai utilisé le siphon du lavabo»: ce fantasme se multiplie en Suisse
En plein travail, alors qu'il envoie un e-mail, Manuel* se rappelle tout à coup que son sexe est enfermé dans une cage depuis déjà trois semaines et que c'est quelqu'un d'autre qui en a la clé.
Manuel occupe un poste de direction, est responsable d'environ 150 collaborateurs et se décrit comme extraverti. Rien ne laisse deviner qu'il aime être soumis dans sa vie privée. «Si tu me croisais dans la rue, la dernière chose qui te viendrait à l'esprit, c'est que je suis sexuellement soumis», dit-il en riant.
Manuel évolue dans l'univers des cages de chasteté depuis plus de 30 ans. Pendant longtemps, il a gardé cette facette de sa vie pour lui. Au fil des ans, il a appris à accepter ses préférences sexuelles et à ne plus en avoir honte.
La cage artisanale
Manuel a aujourd’hui 54 ans, mais il se souvient encore précisément de la manière dont tout a commencé. C’était à la fin des années 1980. Il avait 16 ans, la pornographie n’existait que sur papier et internet n’existait pas encore. Dans un magazine érotique, il a découvert le témoignage d’une femme qui racontait avoir enfermé son partenaire dans une cage de chasteté pendant une semaine – plus précisément, son pénis. Après l’en avoir libéré, écrivait-elle, leurs rapports sexuels avaient été bouleversants.
Manuel se souvient encore de sa première pensée: «Comment est-ce qu’on lave ce truc?» Il se rappelle aussi la deuxième:
Il a fini par perdre le magazine. Mais pas le fantasme.
Aujourd’hui, une recherche sur les termes «cage pénienne» donne des millions de résultats. Sur Reddit, des dizaines de milliers de personnes en discutent. Des boutiques suisses en ligne en vendent plusieurs milliers chaque année et le sujet occupe une place croissante sur les plateformes pornographiques. A l’époque, rien de tout cela n’existait. Manuel a donc fait ce que font les gens dans ce genre de situation: il s’est débrouillé tout seul.
«J’ai démonté le siphon sous le lavabo, découpé la partie courbée du tuyau et percé deux trous dedans.» Il marque une courte pause.
Ce n’est que plusieurs années plus tard qu’un fabricant a commercialisé le CB2000, une cage en plastique bon marché. Malgré cela, le fétichisme est longtemps resté une pratique que Manuel vivait seul – et gardait pour lui.
Un fétichisme solitaire
«J’ai rencontré très tôt ma compagne, avec laquelle je suis toujours aujourd’hui», raconte Manuel. Elle ne voyait rien de mal à son fétichisme, mais ne voulait pas y prendre part. Manuel verrouillait donc lui-même sa cage. Il la portait quelques jours, puis la retirait.
«Bien sûr, ce n’est pas la même chose», dit-il. On peut toujours se libérer soi-même. Or, l’attrait commence précisément au moment où l’on cède le contrôle.
Pendant plusieurs années, il a vécu avec un fantasme dont il parlait à peine et qu’il ne pouvait partager avec personne. «Le plus difficile, c’était la solitude.» Il lui arrivait de se demander pourquoi il éprouvait ces désirs.
La situation a commencé à changer dans les années 1990, avec le développement d’internet. Manuel est tombé sur un site où des personnes parlaient de chasteté. Certaines publiaient des récits fantasmés, d’autres racontaient ouvertement leur propre vie. «Pour la première fois, j’ai eu le sentiment que je n’étais pas seul.»
Un Suisse sur cinq a des fantasmes SM
Selon une étude représentative de la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW) publiée en 2024, 46,4% de la population s’intéresse à au moins un fantasme paraphilique – autrement dit, à une préférence sexuelle qui s’écarte du consensus social.
Près d’une personne sur cinq a cité des pratiques masochistes ou sadiques, et une sur dix le fétichisme. Les chercheurs ont toutefois souligné qu’un intérêt ne signifie pas nécessairement que ces fantasmes sont mis en pratique.
Les paraphilies désignent des intérêts sexuels qui diffèrent des préférences sexuelles communément admises par la société. Il est essentiel de distinguer un intérêt paraphilique d’un trouble paraphilique. On parle de trouble lorsque la personne concernée en souffre de manière importante, lorsque son quotidien s’en trouve affecté ou lorsque cet intérêt implique un préjudice envers autrui ou l’absence de consentement. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5-TR), distingue ainsi les paraphilies des troubles paraphiliques pouvant faire l’objet d’un diagnostic.
Le fantasme de Manuel est devenu réalité lorsque sa femme et lui ont ouvert leur couple.
Il a ainsi rencontré une femme qui ne se contentait pas d’accepter son fétichisme, mais souhaitait en faire partie. Elle voulait la clé. A partir de ce moment-là, la vie sexuelle de Manuel est devenue plus épanouie que jamais.
Des préliminaires permanents
«Quand quelqu’un détient ta clé, c’est comme des préliminaires permanents», explique-t-il.
Le quotidien est moins spectaculaire qu’on pourrait l’imaginer. Sous la douche, Manuel a besoin d’un peu plus de temps, car la cage doit être nettoyée. Il s’assied pour uriner. Il lui arrive de se réveiller la nuit parce que son corps veut avoir une érection, ce que la cage empêche. «Sinon, je l’oublie souvent.»
Jusqu’à ce qu’un message apparaisse sur son téléphone. Ou qu’une pensée lui traverse l’esprit.
Lorsqu’il passe du temps avec la gardienne de la clé, Manuel décrit l’atmosphère en un seul mot: électrique. Il ne s’agit pas de dix minutes de sexe. «Parfois, nous passons deux heures ensemble. A nous embrasser, parler et nous toucher. Le simple fait d’être allongés nus l’un à côté de l’autre est différent – parce que tu n’as pas pu te toucher toi-même pendant longtemps.»
La plus longue période durant laquelle il est resté enfermé dans une cage pénienne a duré entre deux et trois mois, avec des pauses régulières pour la nettoyer. Lorsqu’il la retire après une longue période, quelque chose lui manque. «C’est comme après s’être rasé», explique-t-il.
Son entourage ne remarque rien. Il estime infondée la crainte que la cage puisse être visible sous les vêtements. «Quand tu me regardes, tu ne vois rien.»
Il répond avec détachement à la question la plus fréquente – que se passe-t-il si sa gardienne ne rend jamais la clé? «La plupart des cages peuvent être ouvertes en cas d’urgence. Et une personne qui traiterait réellement quelqu’un de cette manière ne peut pas construire une relation durable.» Car c’est précisément ce qui compte pour lui: le lien.
Un contrôle romantique
En écoutant Manuel, une chose devient évidente: il est moins question de la cage pénienne elle-même que de confiance. «Tu confies à quelqu’un un très grand contrôle sur toi», explique-t-il.
Cette forme de romantisme est en plein essor. Il existe aujourd’hui des dizaines de versions en silicone, en plastique ou en titane. Interrogé, Galaxus indique vendre chaque année un nombre à quatre chiffres de cages péniennes – les ventes ont augmenté de 30% en 2025 par rapport à l’année précédente. Amorana évoque environ 10 000 exemplaires vendus chaque année et constate également une forte hausse de la demande. Magic X observe une croissance depuis plusieurs années.
Il n’existe aucune donnée représentative sur le nombre d’hommes qui portent ou seraient disposés à porter une cage pénienne en Suisse. Un regard sur l’industrie du fétichisme montre toutefois que la mise en chasteté a quitté sa niche: la plateforme Clips4Sale l’a désignée «fétichisme de l’année» en 2025.
La raison invoquée est une augmentation de 71% des ventes de contenus consacrés à la chasteté en un an – et même de 193% par rapport à 2020. Chaque mois d’octobre, le milieu célèbre en outre le «Locktober», un mois d’abstinence volontaire qui se poursuit jusqu’à la réouverture de la cage.
Pour le moment, Manuel doit de nouveau verrouiller lui-même sa cage pénienne. La relation avec la femme qui a porté sa clé pendant plusieurs années s’est terminée il y a un an. Il reste néanmoins convaincu qu’il trouvera un jour une autre personne avec laquelle partager cette facette de sa vie.
Car s’il a appris une chose au cours de ses 30 années passées avec des cages péniennes, c’est qu’il n’est pas seul à avoir ce fétichisme. Et cette pensée le frappe parfois sans prévenir.
*(Prénom modifié) (adapt. dal)
