«Avant, il y avait des injustices»: le patron de Tissot se confie
Dans L'Equipe, en mai dernier, vous affirmiez que «les nouvelles technologies vont apporter plus d'émotions dans le sport». Au contraire, j'ai l'impression que dans des sports comme le cyclisme ou la course à pied, où l'on a de plus en plus les yeux rivés sur sa montre, les données coupent des sensations. Non?
Je peux comprendre, mais je vois ça différemment. Sur une course comme le Tour de France, l'arrivée se joue le plus souvent au photo finish. Dimanche dernier, sur les Champs Elysées, peu importait la data: tout le monde criait, il y a une excitation incroyable, c’était de l'émotion pure. C’est ça qu'on retient. Après, grâce aux données, on contextualise, on prolonge l'émotion. Ce qui est impossible sans la technologie des 10 000 photos par seconde de Swiss Timing Tissot.
Et ça peut-être cruel aussi, lorsque l'arrivée se joue à des centièmes, voire des millièmes de secondes...
C'est cruel, mais c'est juste. Notre rôle est de fournir des données neutres qui permettent au juge, dans la cabine de chronométrage, de distinguer le premier arrivé, le second et le troisième.
Est-ce que les montres connectées menacent encore l'horlogerie suisse?
Absolument pas. Il y a dix ou onze ans, à la foire de Bâle, tous les journalistes se demandaient si le lancement de l’Apple Watch allait tuer l'horlogerie. Or, où est-ce que Apple Watch a le plus progressé? Aux Etats-Unis, qui est leur marché principal. Où est-ce que Tissot a explosé au niveau des ventes sur les dix dernières années? Aux Etats-Unis également. C’est complémentaire, on n'est pas sur le même domaine. Avec les montres connectées, qui ont une durée de vie très courte, il n'y a pas d'émotionnel.
Dans notre atelier de réparation, on voit des montres qui ont parfois plus de 30 ou 40 ans, qui appartenait à un père, à un grand-père... Les clients sont prêts à payer plus que ce que coûterait une Tissot neuve pour pouvoir conserver une montre liée à un moment de vie fort. Donc ce n’est pas du tout en opposition.
A quoi est due l'explosion de Tissot aux Etats-Unis? Est-ce notamment lié au basket, où vous êtes présents sur toutes les shot clocks au-dessus du terrain de la NBA?
Totalement. Mais contrairement à certaines marques qui se contentent d'apposer un logo, c'est tout l'équipement lié au temps qui vient de Corgémont (BE), où on développe à la fois le hardware et le software, qu'on fournit aux stades de la NBA.
Vous dépensez des millions dans le sport. Comment mesure-t-on le retour sur investissement d'un évènement comme le Tour de France?
Il y a toute une partie qu'on ne mesure pas et qu'on ne veut pas mesurer. Pour revenir à votre question précédente sur la technologie, il y a des choses qu’il faut mesurer. D’autres pas. Sinon, on ne fait plus rien. L'investissement dans le sport, c'est du très long terme. C’est tout un échange de valeurs entre les marques. Sur un évènement extrêmement populaire comme le Tour de France, on peut quantifier les audiences, à la télévision, sur les médias digitaux... En revanche, ce que l’on ne mesure pas, c’est l'aspect émotionnel qui se crée autour de la marque.
Donc typiquement, quand le président américain Donald Trump prend X ou Y décision, vous parvenez à ne pas céder à la panique?
Je ne vais pas parler d'un pays en particulier, notamment les Etats-Unis, un pays que j'adore, mais si vous prenez les six dernières années, il y a une crise majeure tous les ans: Covid-19, crise financière en Chine, guerre en Ukraine et, aujourd’hui, au Moyen-Orient... C’est la nouvelle norme. Dans ces cas-là, il faut rester calme. Si vous cédez à la panique dès qu'il se produit quelque chose, vous n’allez plus innover ou investir. Tissot, ce n’est pas une marque de consumer electronics née il y a 10 ans; c’est une marque qui fêtera bientôt ses 175 ans. Elle a connu des soubresauts dans son histoire, c'est normal. On apprend à vivre avec.
On parlait de la NBA: beaucoup de basketteurs sont réputés pour être des grands fanas de montres. Quid des cyclistes? Sont-ils des fans d'horlogerie?
Chez Tissot, les premiers clients sont les 18-24 ans. Le deuxième groupe d'âge, c'est 25-34. C’est beau! Les consommateurs, aujourd'hui, s'attachent à des choses qui ont une valeur qui dure. On n’achète pas aujourd’hui pour jeter le lendemain. Les cyclistes, c'est pareil. Ils partagent beaucoup de valeurs communes avec l'horlogerie: le goût du travail, très dur, pour arriver au niveau où ils sont, d'aiguiser ses compétences, l'amour de la haute précision. D'ailleurs, des matériaux utilisés sur les vélos se retrouvent dans les montres que nous fabriquons. Je pense que c’est pour cette raison que les cyclistes adorent Tissot, et les montres suisses en général.
Comment se fait-il que l'horlogerie soit très liée à certains sports, comme le tennis par exemple, et pas d'autres?
C'est une bonne question. Nous, c’est très simple: nous fournissons des solutions technologiques, donc nous sommes partenaires de sports qui sont où la notion de temps est fondamentale. En MotoGP, en cyclisme, en basket, il n'y a rien de plus important. En NBA, par exemple, les joueurs sont constamment rivés sur la shot clock Tissot, parce qu'ils ont la règle des 24 secondes.
La précision suisse, c'est devenu un argument marketing qui nous permet de vendre notre industrie horlogère? Ou est-ce toujours aussi essentiel?
C'est fondamental. C'est le cœur de l'horlogerie. On a des études documentées qui le prouvent: le label «Swiss Made» augmente la valeur perçue d'une marque, bien plus que celles d'autres pays, que ce soit le Japon, la France, l'Angleterre ou autre. On est les champions du monde en terme de basse consommation ultra low power, parce qu'on a cette culture horlogère, industrielle et artisanale.
Ça nous permet de vendre nos produits plus cher qu’un autre pays - et heureusement, parce que derrière, on a des coûts de production très élevés. Mais c'est basé sur quelque chose: les compétences, l'innovation qui est propre à notre pays et à notre industrie.
Vous êtes un grand mordu de sport: quelle est la discipline ou l’évènement dans lequel vous rêveriez d'investir et d'impliquer Tissot?
Tissot a des piliers très forts: le cyclisme, le basket, la MotoGP, le hockey sur glace, la Fête de la lutte fédérale. On a bien assez.
Concentrons-nous sur nos assets, sur nos partenariats qui sont très forts, pour en retirer le plus possible. En tant que partenaire technologique, il faut s'assurer que, ce que l'on fait, on le fait très, très bien. D'autant que Tissot fait partie d'un groupe (le Swatch Group, ndr) qui compte d'autres marques comme Omega, pour les Jeux olympiques, et Longines, pour la Fédération équestre. Ça fait déjà beaucoup de sport au niveau du groupe. Donc non, il n'y a pas un sport où je me dis: «Ah celui-là, j’en rêve.»
Vous avez souvenir d'un évènement où vous avez connu un couac dans le chronométrage?
Bonne question! Depuis six ans que je suis là, j'ai la chance de n'avoir vécu aucun couac majeur. Quand je dis «aucun couac majeur», rien que les fans ne puissent remarquer sur leur écran. Avec Tissot Swiss Timing, on a un système de backup incroyable. Quand vous mesurez le temps lors d'évènements outdoor, c'est beaucoup plus compliqué que dans un stade. Je vous donne un exemple: aux épreuves de descente des championnats du monde de cyclisme à Glasgow, en 2023, on se retrouve brusquement sans Internet. Gros bazar. On a pu mesurer le temps parce qu'on avait un système de backup, via des satellites Starlink.
Aux championnat du monde à Zurich, il y a deux ans, c'était un problème d'électricité: toutes les télés du monde sont venues se connecter à nos systèmes de backup, grâce à des systèmes de génératrices gigantesques qui nous permet de tenir toute la course en cas de crash de l'électricité ou autre. Il peut y avoir de petits bugs, c'est inévitable quand on mesure le temps 365 jours par an sur nos différents évènements.
Qui est le sportif ou la sportive qui vous fascine en ce moment?
Il y a Pogi (Tadej Pogačar, ndr), évidemment, que j’ai vu la semaine dernière sur le Tour et qui est juste exceptionnel. Un autre sportif que j’adore, c’est le joueur de rugby Romain Ntamack, le numéro 10. C’est un sport de contacts violents, physiques, mais quand il court avec le ballon ou qu'il fait des passes, c'est presque du patinage artistique. C'est très esthétique. Je citerai aussi Marcus Smith, le numéro 10 anglais. Ce sont des joueurs avec un flair incroyable et c'est beau à regarder. C’est fluide. Mais, pour être honnête, je suis admiratif de tous les sportifs. Ils ont toutes et tous un point commun: cette capacité à se faire mal sur de très longues périodes pour arriver à être au top, cette forme de rigueur quasi monacale.
On le ressent même à tout petit niveau. Je me rappelle avoir gagné un match avec l'équipe de volley où on avait tous entre 35 et 60 ans, j'avais l'impression d'avoir remporté les championnats du monde, alors qu'on avait battu le Locle! (Rires). Et on était comme des fous parce que ça s'est joué à deux points sur le cinquième set. C’est ça, la beauté du sport.
