Suisse
Crans-Montana

Constellation: la piste du patron mène aux nationalistes corses

Crans-Montana: l'enquête se concentre sur le fantôme.
Jacques M. est un fantôme à Crans-Montana.montage watson

On a suivi la piste du mystérieux patron du Constellation jusqu'en Corse

Jacques M., propriétaire du Constellation, a vécu 10 ans en Valais avant l'incendie du Nouvel An. Il est pourtant très difficile de trouver des gens qui auraient créé de véritables liens avec lui. Sa piste remonte jusqu'aux nationalistes corses.
08.01.2026, 12:34
Marie Parvex, Madeleine Rossi, Antoine Harari, Crans-montana et corse

Jacques M. est un homme mystérieux. Sur le web et les réseaux sociaux, il n’apparaît pas, ou seulement dissimulé derrière les comptes de ses établissements publics. Quand il est interviewé par des journalistes de la région de Crans-Montana, ce sont ses employés qui posent pour les photos. Le cliché de son mariage, où il porte des lunettes de soleil, était l'unique publication d’un compte Facebook étonnamment vide et créé sous un surnom.

Un homme «agréable», mais très «discret», résument les gens de la station. Mais tous demandent la garantie de leur anonymat. Sollicité par le biais de ses avocats, le propriétaire du bar Le Constellation n’a pas souhaité répondre à nos questions.

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Jacques M. est une sorte de fantôme pour les habitants de Crans-Montana. Même les restaurateurs le connaissent mal. L'un d'eux lâche, la colère dans la voix:

«Je l’ai vu deux fois pendant des séances, mais franchement, je n’avais rien à partager avec ce Monsieur»

Pour comprendre qui est cet homme aujourd'hui prévenu d’homicide par négligence, de lésions corporelles par négligence et d’incendie par négligence, nous avons suivi sa trace du Valais jusqu'en Corse.

Proche des nationalistes corses

Selon les informations que nous avons recueillies sur place et une source proche de la justice française, Jacques M. est né en 1976 et a grandi à Ghisonaccia, un village corse de 4400 habitants près de la côte, dans la plaine orientale. Dans sa jeunesse, Jacques M. aurait fait partie du syndicat étudiant nationaliste Ghjuventù Paolina, lié à l’université de Corte. Cette organisation a fêté ses trente ans en novembre 2022.

Les activités militantes de cette dernière sont essentiellement des manifestations, qui dégénèrent parfois en heurts violents avec les forces de l’ordre. Ses revendications actuelles sont notamment «la reconnaissance du peuple corse et la libération des prisonniers politiques», selon l’interview de leur chef de file Armand Occhioli, en 2022, pour France 3.

La mère de Jacques M. vient d’une famille très engagée dans la cause nationaliste corse. Trois de ses oncles maternels sont impliqués dans des organisations nationalistes. L’un de ses oncles maternels est toujours maire dans une petite commune. Il est proche de Corsica Libera, un parti nationaliste.

Un autre de ses oncles maternels était un militant très engagé. Décédé en 2005, il était président des éleveurs de la plaine orientale et membre de la Cuncolta nazionalista, parti créé en 1987 et fermé en 1998. Ce parti était la vitrine «légale» du FLNC, un grand parti nationaliste prônant la lutte armée, dont François Santoni et Charles Pieri étaient des figures centrales. Ce dernier avait des connexions avec le célèbre gang «La Brise de Mer».

Plusieurs sociétés en Corse

Avant d'arriver à Crans-Montana, le registre du commerce français mentionne Jacques M. à la tête d’un bar de nuit très jeune et branché, le Lolla Palooza, situé sur les quais de Bonifacio. L’affaire est fermée en 2014, tout comme une entreprise active dans le nettoyage de chantiers située dans la même ville. Pourquoi a-t-il quitté la Corse et fermé ces deux entreprises pour se rendre à Crans-Montana? Mystère.

Plus tôt encore, avant le Lolla Palooza de Bonifacio, Jacques M. avait une entreprise en Haute-Savoie, à La Clusaz, mentionnée comme active dans la location de biens immobiliers. Nous savons désormais, selon plusieurs médias français, que cette période en Haute-Savoie s’est soldée par une condamnation pour proxénétisme en 2008.

Ces activités l’ont conduit à Genève. Il a reconnu, devant la justice française, y avoir tenu un salon de massage pendant trois mois, une activité légale en Suisse. Il ouvre le Lolla Palooza et son entreprise de nettoyage de chantier en 2010. Trois sources nous ont parlé du Lolla Palooza comme d’un «caboulot», soit un bar à filles.

Un commerçant sympathique et bosseur

Depuis son départ de Corse, on n’en sait pas beaucoup plus. A Crans-Montana, comme à Lens (VS), les journalistes sont encore nombreux dans les rues et les locaux parlent peu. Et même quand ils le font, il est très difficile de trouver des gens qui connaissent vraiment Jacques M., même parmi ceux qui auraient eu des raisons pragmatiques de le côtoyer. Selon nos informations, il serait pourtant domicilié dans la commune de Lens, probablement presque depuis son arrivée.

Une femme confie:

«Je l’ai rencontré quand il a organisé sa tournée de concerts de polyphonies corses à la fin 2025. Et j’ai parlé avec lui dans son restaurant le Vieux-Chalet, à Lens, où je me rendais de temps en temps. C’était un homme très agréable, un commerçant tout à fait accueillant et sympathique.»

Mais, elle ne sait rien d’autre. Ni d’où il vient, ni quelles étaient ses activités précédentes, ou qui sont ses amis.

Un homme qui vit dans le même village que Jacques M. tient un discours presque similaire. «Je le voyais dans le cadre de son restaurant à Lens et j’allais parfois boire le café au Constellation parce que c’est près de mon travail. C’était un homme agréable, mais je ne lui connais pas d’amis ici. Il travaillait six jours sur sept à rénover lui-même ses établissements». Il précise:

«La seule chose personnelle qu’il m’ait dite, c’est qu’il avait été longtemps dans le monde de la nuit en Corse et qu’il souhaitait quitter cet univers»

Une arrivée bienvenue

Au moment où Jacques M. est arrivé à Crans-Montana pour reprendre Le Constellation, en 2015, la station vivait une phase de ralentissement économique. «La génération des investisseurs locaux qui l’avaient développée arrivait au bout et nous étions contents de voir de nouvelles personnes, prêtes à reprendre un établissement public», raconte un habitant de Crans-Montana.

D’autant que les clubs étaient devenus rares dans la station. Le Constellation a vu passer des générations de Valaisans pour l’après-ski, mais il était fermé depuis un certain temps. Avec Jacques M., l’établissement était ouvert presque tous les jours de l’année.

Le scénario est semblable à Lens, quand il rachète un bistrot dans le vieux village, en 2023. A ce moment-là, le restaurant «est une ruine» affirme un homme. «Reprendre d’anciens établissements et les ressusciter, c’est plutôt bien perçu dans la région». Il hésite, puis il ajoute:

«J’ai observé qu’il n’engageait pas beaucoup d’entrepreneurs locaux»

D’autres sont plus directs: «Pendant les travaux, les bagnoles portaient des plaques corses.» Jacques M. transforme ainsi l’établissement en restaurant chic où les prix sont plutôt élevés et où le cuisinier est… Corse, tout comme la plupart des vins.

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