Télétravail en Suisse: la droite accusée d'agiter «un problème inexistant»
Déposer les enfants à la crèche à 7 heures, s’installer à son bureau à la maison à 8 heures, travailler jusqu’à 18 heures, récupérer les enfants, préparer le repas du soir, coucher les petits, puis répondre encore en vitesse à deux ou trois mails urgents: ce quotidien serait une réalité pour beaucoup en Suisse. C’est ce qu’estimait le conseiller aux Etats PLR, Thierry Burkart en 2016 déjà. Il avait alors déposé son initiative parlementaire intitulée «Assouplir les conditions encadrant le télétravail».
Depuis, beaucoup de choses ont changé. La pandémie de Covid-19 a considérablement développé cette modalité en Suisse. Quant à l’initiative, elle a franchi plusieurs étapes au Parlement. Dernier développement en date: la Commission de l’économie et des redevances du Conseil des Etats (CER-E) souhaite réduire de onze à neuf heures la durée minimale de repos des personnes en télétravail. Elle propose également d’étendre de 14 à 17 heures la plage horaire d'une journée.
La CER-E a par contre rejeté la proposition du Conseil national visant à inscrire dans la loi un droit à la déconnexion pour tous les salariés en contrepartie de ces assouplissements.
Pour la droite, ces changements permettraient d’assouplir et de moderniser la loi sur le travail. La gauche et les syndicats y voient au contraire une «attaque frontale contre les conditions de travail de millions de salariés». Les deux camps n’ont pas entièrement tort.
La Suisse aime le télétravail
Jana Z’Rotz étudie le sujet au Centre de compétences en économie régionale de la Haute école de Lucerne. Elle donne raison à Thierry Burkart sur deux points.
- Premièrement, oui, le télétravail est apprécié dans le pays. «Aujourd’hui, environ 37% de la population active y travaille au moins occasionnellement depuis son domicile», explique la chercheuse.
- Deuxièmement, plusieurs raisons expliquent cet attrait. Certains valorisent la suppression de longs trajets entre leur domicile et leur lieu de travail. D’autres parviennent à mieux se concentrer chez eux. D’autres encore peuvent passer davantage de temps en famille, notamment à l’heure du déjeuner.
Voilà précisément pourquoi Thierry Burkart estime nécessaire d’assouplir davantage les règles en la matière. D'autant plus que les salariés auraient déjà pris l'habitude de répondre en vitesse à un mail urgent à 21 heures. Pourtant, selon le politicien, la législation actuelle rend cette pratique illégale. «Avec cette initiative, nous voulons adapter le droit à la réalité».
Un faux problème soulevé par la droite?
Daniel Kopp, secrétaire central chargé de l’économie à l’Union syndicale suisse (USS), le reconnaît lui aussi: «Aujourd’hui déjà, les salariés en Suisse travaillent pendant leur temps libre». Il y voit cependant un argument non pas en faveur d’une modification du droit, mais contre celle-ci.
Selon lui, la proposition du PLR et du Conseil des Etats ne profiterait qu’aux employeurs, qui pourraient ainsi exercer encore davantage de pression sur leurs salariés pour qu’ils restent joignables en permanence. «La loi sur le travail est là pour protéger ces derniers», rappelle le syndicaliste. Or, la proposition de Burkart affaiblirait cette protection.
L'auteur du texte rétorque: «Il ne s’agit pas d’une nouvelle obligation, mais d’un nouveau droit. Les salariés pourront organiser plus librement leurs horaires s’ils le souhaitent. Mais ils n’y seront pas obligés». Il précise également qu’il est prévu de formaliser le droit à ne pas être joignable pendant le temps libre ou les vacances.
Mais même la spécialiste Jana Z’Rotz porte un regard critique sur l’élargissement des plages horaires:
La chercheuse cite des études dans lesquelles des employeurs ont été interrogés sur les avantages qu’ils tirent eux-mêmes du télétravail. «Leurs réponses laissent penser qu’il est effectivement très pratique pour eux que leurs collaborateurs puissent travailler à tout moment et depuis n’importe où». Certains ont notamment évoqué la possibilité de continuer à travailler depuis la maison même avec un enfant malade. D’autres ont souligné la possibilité de rester chez soi en cas de rhume, afin de ne contaminer personne, tout en poursuivant l'activité professionnelle.
Le risque que des salariés débordent sur leurs heures parce qu’ils se sentent obligés de rester joignables existe bien sûr déjà. «Mais lorsqu’une disposition légale définit clairement mes périodes de repos, je peux au moins m’appuyer dessus en tant que salariée», conclut Jana Z’Rotz.
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)
