25 ans après le grounding, les guerres d'égos sont toujours là
Insolence, méchanceté, vanité... lorsqu’on regarde le thriller Grounding: Les derniers jours de Swissair, il y a de quoi avoir le souffle coupé par cette fiction inspirée de faits réels.
Marcel Ospel, le patron d’UBS à l'époque, y est présenté comme un parieur sans scrupules. Moritz Suter, le fondateur de Crossair, ne pense qu’à l’héritage qu’il va laisser. Le directeur général de Crossair, André Dosé, apparaît comme le cheval de Troie de Moritz Suter. Lukas Mühlemann, de Credit Suisse, se livre à une compétition permanente avec Marcel Ospel. Et le directeur juridique d’UBS endosse le rôle du méchant.
Avec 25 ans de recul, une question se pose. Ce film parle-t-il vraiment de la Suisse que nous connaissons? De ce pays réputé pour sa capacité à trouver des compromis, sa paix sociale, son Etat de droit, son sens de la responsabilité individuelle et du bien commun, sa modestie et son pragmatisme?
La chute a été conduite par une élite
L’année 2001 a révélé les premiers signes d’un déclin quasiment digne de la chute de l’Empire romain, conduit par l’autosatisfaction d’une élite en train de perdre son statut.
C'est après le traumatisme du grounding de Swissair, en 2008 et 2009, que l’Etat a dû sauver UBS. D’abord financièrement, puis sur le plan juridique, en raison de ses infractions fiscales aux Etats-Unis.
La Confédération, la Banque nationale suisse (BNS) et l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma) avaient de nouveau dû intervenir en 2023, lorsqu'ils avaient contraint UBS à reprendre Credit Suisse, qui se trouvait alors au bord de l’effondrement.
Il y aurait donc de mauvaises figures de proue de l'industrie et de bons responsables politiques? Par leur mauvaise gestion, les représentants des banques et des compagnies aériennes ont effectivement provoqué d’énormes dégâts.
Au tournant du millénaire. l’éloignement entre les milieux politiques et économiques était «très important», affirme aujourd’hui l’ancien conseiller fédéral Moritz Leuenberger.
Le fossé est toujours plus grand
A chaque scandale bancaire, ce fossé s’est creusé, et ses effets se font encore ressentir aujourd'hui, comme le montre le cas d’UBS. Le Parlement a perdu la confiance qu'il avait dans les grands groupes. L’indignation provoquée par les propos tenus dans la NZZ par Sergio Ermotti au sujet d’un durcissement des exigences de fonds propres imposées à sa banque en dit long. Le patron d'UBS a lancé:
Dans la même interview, Sergio Ermotti avait également déclaré:
Il mettait là le doigt sur un point sensible.
Les hésitations politiques sont également en cause
Les milieux politiques portent bel et bien eux aussi une part de responsabilité dans ces débâcles. A l'époque du grounding, le conseiller fédéral chargé des finances, Kaspar Villiger, avait commencé par longuement hésiter, lorsque Mario Corti, le patron de Swissair, lui avait demandé de l’aide.
En 2009, au Forum économique mondial, ce même Kaspar Villiger m’avait opposé un refus lorsque je lui avais demandé une interview pour Der Sonntag:
Kaspar Villiger était alors président du conseil d’administration d’UBS. Le journal pour lequel je travaillais avait révélé l'essentiel de la crise traversée alors par la banque. Cet épisode en dit long sur sa manière de gérer les médias et les crises: éviter autant que possible de parler des problèmes et continuer discrètement.
Lors de la chute de Credit Suisse, c’est le conseiller fédéral Ueli Maurer qui n’avait rien entrepris. Sa collègue Karin Keller-Sutter avait certes tiré les leçons des erreurs précédentes, et sauvé Credit Suisse. L'élue PLR a tout fait pour empêcher le quatrième sauvetage d’une grande banque, mais une autre guerre d'égos a été lancée.
L'animosité n'est pas constructive
Le climat serait «glacial» et la confrontation aurait remplacé la collaboration. Cela soulève encore une fois des questions.
Karin Keller-Sutter fait également l’objet de critiques appuyées de la part des entourages de l’ancienne conseillère fédérale Viola Amherd et de la secrétaire d’Etat Helene Budliger Artieda sur sa manière d’agir. Dans le contexte géopolitique actuel, un petit pays comme la Suisse ne peut pas se permettre des animosités personnelles.
Qu’il s’agisse de la place financière, des questions douanières ou de la sécurité, en temps de crise, la coopération est essentielle. On attend d’une conseillère fédérale chargée des finances, dont l’action est par définition transversale, qu’elle collabore de manière constructive avec tous ses interlocuteurs.
La condition fondamentale de ces échanges est une attitude constructive, qui est la seule manière de bien gérer les crises. Cela valait pour le grounding de Swissair, comme pour les menaces actuelles qui pèsent sur l'économie suisse. (trad. btr)
