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Les wokes débarquent en Suisse romande. Qui sont-ils? Que veulent-ils?

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Image: Shutterstock

Venu des Etats-Unis il y a une dizaine d'années, le phénomène woke, un militantisme attaché à la défense des minorités, a fait son nid en Suisse comme partout en Europe. Ses opposants y voient un foyer de censeurs néo-puritains. Ses partisans, un bon moyen de dégager la génération 68 ayant, selon eux, failli en tout. Qu'en penser? watson a interrogé les deux bords.



Wokes, les nouveaux militants intransigeants

La planète crève, des femmes sont violentées, des Noirs meurent sous les coups de la police. L'Etat? Complice! On tient là, en très ramassés, la vision et le champ d'intervention du woke, un justice warrior, un combattant pour la justice qui se substitue à des pouvoirs publics, jugés défaillants, ou pire, de mèche.

Le phénomène woke est originaire des Etats-Unis. Il est apparu sous ce nom-là dans les années 2010, mais il puise ses racines dans la French Theory, ce postmodernisme français louant les mérites de la «déconstruction». Ce courant contestataire fit florès sur les campus américains, à partir des années 60. Il revient aujourd'hui en Europe tel un boomerang. Woke est tiré du verbe anglais wake, qui veut dire «réveiller».

Associé à la jeunesse, le wokisme est avant tout une défense des minorités par les minorités elles-mêmes, essentiellement raciales et LGBT. Il suppose donc l’existence d’une majorité, pour ne pas dire d'un ennemi, généralement décrit sous les traits d'un individu blanc, mâle, hétérosexuel et de plus de 50 ans. Dans son expression politique, le wokisme est une forme de dégagisme. Dans son viseur, les boomers, cette génération 68, celle du jouir sans entraves, accusée d'avoir trop joui de tout.

Des actions sur le terrain

Mi-mars, la rédaction du Temps a reçu la «visite» du Collectif radical d’action queer, des activistes LGBT se disant choqués par la diffusion sur le site du journal romand d’une vidéo, dans laquelle la comédienne et humoriste Claude-Inga Barbey interrogeait, en s’en moquant un peu, le discours transgenre.

Un mois plus tard, c’était au tour de La Liberté, à Fribourg, d’être prise à partie. La raison? La publication d’une lettre de lecteur, fantasmant sur de prétendues lolitas, tout en leur faisant la leçon. La rédaction en chef a été accusée par des féministes de colporter la «culture du viol». Deux véhicules du quotidien fribourgeois ont été barbouillés d’inscriptions dégradantes: «violeur», «collabo du viol».

Samedi dernier, ce qui n’est peut-être qu’une manifestation d’agit-prop, s’est traduit par des menaces de mort. Soit, une affichette collée sur la façade extérieure des locaux fribourgeois de la RTS, reproduction miniature d’un tableau «gore» du baroque italien, accompagnée de mots rédigés en anglais: «We’ll slit the throat of the rapists.» En français: «Nous allons égorger les violeurs.»

Au début des années 90, une émission de radio, diffusée le samedi matin sur France Inter, faisait fureur chez les bobos trentenaires francophones: «Passées les bornes, y’a plus de limites!», c'était son nom et c’était drôle. Là, bornes et limites sont franchies, mais on ne rit plus. Le wokisme ne se veut pas drôle.

Preuve en est cette expérience d'inspiration woke, menée il y a quelques années sur le campus américain d'Evergreen, une université de l'Etat de Washington. La pénitence de professeurs blancs tournait à l'humiliation dans un jeu de rôles on ne peut plus réel, se situant entre le procès stalinien et la série cinématographique à succès «Hunger Games», un Koh Lanta en très méchant.

Vers une société des interdits

Face aux injustices, il y a la loi. Pour les wokes, la loi est une partie du problème. Virginie*, 29 ans, journaliste dans un média romand, estime que «le cadre légal n’est pas assez outillé» pour lutter contre des comportements «légalement admis, mais moralement condamnables». «Ce qui était autrefois toléré ne l'est plus aujourd'hui, et c'est normal», juge Baptiste*, un graphiste de 34 ans. Le cas de l'ancien présentateur vedette du TJ Darius Rochebin, bien que blanchi par des enquêtes indépendantes, illustre à leurs yeux le décalage entre la loi et de nouvelles exigences sociales.

De nouveaux «interdits» apparaissent. Le terme, comme synonyme de censure, fait peur à plus d'un dans nos sociétés débarrassées du poids des églises. «Il faut dépoussiérer ce qui ne correspond plus aux pratiques d’aujourd’hui, considère Virginie. Le consentement, valable pour l’acte sexuel et central dans les questions touchant au viol, devrait faire l’objet d’une clarification légale. De même, la loi Reynard, du nom de l'ancien conseiller national valaisan, qui punit les propos homophobes, est un interdit bienvenu.» Tout se passe comme si les avancées sociétales, en termes de droits, se doublaient d'un corsetage moral.

Virginie, woke modérée. Son intention, dit-elle, n'est pas d'ôter des droits, mais d'en donner à ceux qui n'en ont pas. Elle prend ses distances avec une «cancel culture» qui serait automatique. Ce procédé consiste à effacer de la production culturelle les traces d’un passé, jugé indigne, à l'aube d’un nouveau monde à bâtir (l'affaire, parmi d'autres, du «baiser non consenti» de Blanche-Neige à son prince).

La cancel culture s’est invitée l’an dernier à Neuchâtel, lorsqu’un groupuscule a exigé le déboulonnage de la statue de David de Pury. Cet aventurier au «sang» noble, bienfaiteur de la ville, avait au XVIIIe siècle trempé dans le commerce d’esclaves, en raison de ses activités marchandes.

«Une plaque, expliquant clairement les zones d’ombre de tel ou tel personnage statufié, me paraît suffisante, le déboulonnage n'étant pas forcément la seule solution.»

Virginie, journaliste

Bien que refusant l'étiquette «woke» – le mot exhale une radicalité désagréable –, Baptiste en présente quelques traits. Tout comme Nathalie*, la trentaine, une autre journaliste. Ce n’est pas qu’on ne puisse plus «rien dire», l'antienne des boomers, c’est qu’il est normal de ne plus dire certaines choses pouvant faire du mal. «Non, Carla Bruni, l’an dernier, n’avait pas à invoquer le droit à l’humour quand une polémique suivit ses propos moqueurs sur les féministes et le coronavirus», juge Nathalie.

Quant à Baptiste, il n’a pas trouvé «drôle» le sketch de Claude-Inga Barbey sur les transgenres. Voici ce qu'il en dit:

«Sa vidéo était maladroite, son personnage trans, plein de clichés éculés et de moqueries pour une minorité qui souffre. Je connais des filles et des garçons qui se trouvent dans ce type de situation non binaire, ni seulement filles, ni seulement garçons.»

Baptiste et Virginie sont d'accord pour dire que «le militantisme woke est difficilement transposable.» «La Suisse n'est pas les Etats-Unis, il serait hasardeux de parler de l’existence d’un racisme systémique aussi puissant chez nous», tranche Virginie, laquelle fait cependant sienne la notion controversée de «privilège blanc», par quoi un individu blanc, évoluant dans un monde blanc, part avantagé dans la vie.

«Nous ne sommes pas un pays multiculturel, nous n’avons été ni colonialistes ni esclavagistes, à l’exception de quelques fortunes suisses ayant mouillé dans ce commerce humain»

Baptiste, graphiste

Génération des offensés

«La lutte contre les discriminations a un peu trop tendance à se faire sur le dos de la liberté d’expression», estime l’essayiste française Caroline Fourest, auteure de «Génération offensée. De la police de la culture à la police de la pensée» (Grasset, 2020). «Avec les wokes, poursuit celle qui se définit comme universaliste, en opposition aux différentialistes, on est plus dans la pureté militante que dans l’envie de convaincre. Souvent, l’intransigeance tient lieu d'esprit de tolérance. Les wokes sont extrêmement sensibles, voire extrêmement susceptibles. On est très loin de la pensée libre des années 70 et bien plus chez les Mao, artisans d’une révolution culturelle avec beaucoup d’argent, celui des GAFA.»

«Avec eux, on a l’impression que tout est au même niveau de colère. Ils ne font pas vraiment le distinguo entre le débat d’idées et le débat d’identités»

Caroline Fourest, à propos des wokes

Ce n'est pas un secret, Caroline Fourest n’apprécie pas les wokes, qui le lui rendent bien sur les réseaux sociaux.

«Les wokes veulent déconstruire le monde occidental, mais on ne sait pas trop ce qu’ils veulent construire à la place», enchaîne Peggy Sastre, également essayiste et pareillement la dent dure, critique du transgenrisme et traductrice d’un livre à paraître en septembre, dont le titre sonne, à lui seul, comme un manifeste: «Le triomphe des impostures intellectuelles. Comment les théories sur l’identité, le genre, la race gangrènent l’université et nuisent à la société» (Helen Pluckrose et James Lindsay, éditions H&O).

«L’une des caractéristiques du wokisme, c’est de se poser comme victime. Etre victime, c’est bien. Cela procure un gain social à la personne. Et cela pousse des gens qui vont bien à se trouver des problèmes. Le statut de victime témoigne d’une sorte de progrès social, de progrès civilisationnel.»

Peggy Sastre.

(Les prénoms accompagnés d'un astérisque ont été changés.)

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source: sda / urs flueeler
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