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Svetlana Tikhanovskaïa: «Bien sûr, je crains pour ma vie, mais c'est mon destin»

Svetlana Tikhanovskaïa au Festival international du film et des droits humains (FIFDH) dimanche soir 7 mars à Genève.
Svetlana Tikhanovskaïa au Festival international du film et des droits humains (FIFDH) dimanche soir 7 mars à Genève.Image: KEYSTONE
La dirigeante en exil de l'opposition démocratique de Biélorussie est en Suisse, invitée du FIFDH avant Berne mardi, où elle ne sera pas reçue par le Conseil fédéral. Interview sur fond de répression féroce à Minsk.
08.03.2021, 19:3609.03.2021, 16:30
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Où en est la révolution en Biélorussie ? On a l'impression que, sept mois après le début du mouvement suite à l'élection truquée du 9 août 2020, la vague de contestation s'éteint au fur et à mesure que la répression du dictateur Loukachenko s'accentue.
Svetlana Tikhanovskaïa: Le régime a jeté des milliers de personnes en prison, dans l'arbitraire le plus absolu. Je vais vous donner une anecdote. Vous savez ce que font les gens, quand ils sortent de chez eux le matin ? Ils emportent toujours un sac à dos, avec un nécessaire de toilette et des habits de rechange, au cas où il leur arriverait de disparaître brutalement dans la rue et de se retrouver en cellule. Mais malgré cette peur constante, malgré les violences des forces de sécurité, nous n'abandonnons pas. Il est vrai que les manifestations sont moins visibles qu’à l’automne, mais elles continuent.

De quelle manière ?
De manière différente, ils continuent à s’organiser en petits groupes, à faire preuve d'unité, de solidarité, unité. Ce sont parfois de toutes petites choses, car les grandes manifestations sont devenues extrêmement dangereuses. Il y a par exemple ce boycott des produits des entreprises proches du cercle présidentiel. Les gens se rassemblent aussi devant les tribunaux pour soutenir les membres de l’opposition quand ils sont jugés. Il y a quelques semaines, nous nous sommes aussi battus, surtout sur les réseaux sociaux, pour obtenir l’annulation des championnats du monde de hockey à Minsk. La répression féroce nous force à la créativité. Mais malgré tous ces obstacles, nous continuons à nous battre, ce qui irrite le régime au plus haut point. Nous ne rentrerons plus dans le rang comme ce fut le cas lors des tentatives de soulèvement précédentes (Ndlr: Alexandre Loukachenko est au pouvoir depuis avril 1994).

«Avec le retour des beaux jours, nous descendrons à nouveau massivement dans les rues de Biélorussie»
Svetlana Tikhanovskaïa, leader de l'opposition démocratique biélorusse, entretien à Watson

A part la Lituanie, qui vous accueille à Vilnius depuis votre départ en exil de Minsk, et, à un degré moindre, la Pologne (tous les deux voisins de la Biélorussie), les Etats membres de l'UE sont devenus discrets dans leur soutien après l'enthousiasme initial. Une déception ?
Des sanctions ont été prises contre Loukachenko et son entourage, même si elles ne sont pas assez dures, on aurait pu aller plus loin. En même temps, nous comprenons que l'Europe ne veuille pas détériorer ses relations avec d’autres pays (Ndlr : elle ne cite pas nommément la Russie). Ce que nous disons, c'est que la situation actuelle est un défi et pas seulement pour nous en Biélorussie. Mais aussi pour l'Europe elle-même, qui doit être capable de prouver que la démocratie et les droits de l’homme ne sont pas que des paroles creuses, mais des valeurs qu’elle est prête à soutenir. Car la Biélorussie se trouve en Europe: pourquoi et comment serait-il possible que s’y produisent de telles violences, de tels abus, et des tortures, sans aucune réaction ?

Pas de visite fédérale

Contrairement à ses déplacements dans d'autres pays, Svetlana Tikhanovskaïa ne rencontrera cette semaine aucun représentant du Conseil fédéral, ni de l'administration. Elle doit voir en revanche mardi à Berne le président du Conseil national Andreas Aebi (UDC/BE). «Pas d'accusation, pas de déception», dit-elle. Elle va demander pourquoi Berne n'a pas encore adopté un troisième train de sanctions contre Minsk et souhaite que Berne bloque les possibles comptes d'Alexandre Loukachenko. «Il faut une isolation financière du régime et que les fonds reviennent au peuple biélorusse.»
ats

Quel est le niveau de la répression ?
Depuis les élections truquées du 9 août dernier, plus de 35 000 personnes ont été détenues à un moment ou à un autre, souvent dans le seul but de les terroriser. Encore aujourd’hui, une trentaine de personnes sont interpellées chaque jour pour différents motifs. Il s'agit d'une stratégie d'intimidation et elle fonctionne, les gens ont peur. De ne pas rentrer chez eux, de disparaître de la circulation. Les familles ne les voient pas revenir, et courent à gauche et à droite pour les chercher, c'est très pénible. Quant aux peines de longue durée, nous recensons désormais 270 prisonniers politiques, condamnés de manière totalement arbitraire. Le régime a aussi commencé à s'attaquer aux organisations de défense des droits de l’homme, comme Viasna. Ils se débarrassent également de tous les journalistes, des bloggeurs, qui pourraient témoigner de la répression.​

Au pouvoir depuis 27 ans

Le dernier dictateur d'Europe s'accroche à son posteVidéo: YouTube/Channel 4 News

Que sait-on des conditions de détention ?
Elles sont effroyables, même en garde à vue. Tous les témoignages que nous recueillons concordent: pas d’accès à l'eau ni aux toilettes, ou rarement. Une douche par semaine. Abus et insultes récurrent des gardiens, lumières allumées en permanence la nuit. Les humiliations physiques et psychologiques sont constantes pour nier les individus et les détruire. On nous signale aussi l'interdiction des promenades, les livres sont confisqués. Il est impossible d’écrire des lettres à l’extérieur ni de recevoir des colis alimentaires.

A titre personnel, que pouvez-vous faire ? Si vous rentrez dans votre pays, on vous jettera en prison. En même temps vous êtes la leader de cette opposition. Alors de quoi seront faits vos prochains mois ?
Le 9 août dernier, la population a fait son choix (Ndlr: en lui donnant très probablement la victoire à l'élection présidentielle. Qu'Alexandre Loukachenko s'est empressé de lui voler), et m'a ainsi donné le mandat de parler en son nom. Chaque matin, je me réveille avec le poids de chacune de ces personnes qui a été emprisonnée ou qui va l’être. Que ce soit derrière les barreaux, dans les rues Biélorussie, ou en exil comme moi parce que j'ai dû fuir, chacun essaie de faire de son mieux. Ce mouvement de protestation, ce sont des dizaines de milliers de petites gouttes d’actions individuelles qui sont devenues un océan de résistance civile à la dictature. Je ne sais pas quel sera mon sort personnel, mais je resterai avec ces gens jusqu’à ce qu’aient lieu de nouvelles élections. Mon avenir ? Je ne sais pas. Peut-être que je finirai en prison, ou que…

En tournée permanente

Samedi 6 mars, avant Genève, Svetlana Tikhanovskaïa était à Lisbonne pour rencontrer les dirigeants portugais qui tiennent actuellement la présidence tournante de l'UE.
Samedi 6 mars, avant Genève, Svetlana Tikhanovskaïa était à Lisbonne pour rencontrer les dirigeants portugais qui tiennent actuellement la présidence tournante de l'UE.Image: AP

…ou que quoi ? Vous craignez pour votre sécurité ? Des opposants biélorusses ont régulièrement disparu depuis le début du règne de Loukachenko. Et le Kremlin fait empoisonner ses opposants, comme Alexeï Navalny l'année dernière ou l'ex-espion Sergueï Skripal en 2018.
J’essaie de ne pas y penser. Mais si tel est mon destin, que puis-je y faire ? Je fais très attention, et je dispose d'un entourage de sécurité avec moi en permanence (Ndlr: le garde du corps à deux mètres a d'ailleurs tiqué en entendant le mot sécurité). De toute manière, s’ils veulent tenter quelque chose, ils y parviendront.

«Sans peur face au tyran»

Le TED Talk de l'opposante. Novembre 2020Vidéo: YouTube/TED

Loukachenko joue la montre, en espérant que l'Europe finira par oublier qu'il était sur le point de chuter l'automne dernier. N'avez-vous pas peur que le temps joue contre vous ?
Nous ne permettrons pas que le monde nous oublie. Nous nous battrons pour que notre lutte ne disparaisse pas de l’écran de l’actualité et surtout pour que les prisonniers politiques soient libérés. Et pour que des négociations aient lieu, par exemple une médiation sous les auspices de l'OSCE. Si nous ne le faisions pas, cela signifierait que nous avons accepté d'être devenus des esclaves, et l’Union européenne aurait aussi du souci à se faire pour l'avoir accepté sans rien faire.

A Moscou, le problème Navalny a été résolu en l'expédiant en colonie pénitentiaire. Pourquoi Loukachenko lâcherait-il du lest alors que Poutine ne le fait pas de son côté ?
Les contextes de ces deux mouvements d'opposition sont très différents. Car Loukachenko, lui, a perdu la main. Il ne dispose plus de son image d’homme fort qui contrôlait toujours la situation, quoiqu'il arrive. Le soutenir finira par coûter trop cher à Poutine. Politiquement et financièrement, puisque la Russie tient le régime de Minsk à bout de bras. Le Kremlin cherche une porte de sortie à cette crise. Il ne peut juste pas se permettre de montrer que c’est l’opposition biélorusse qui l'aurait emporté, parce que cela donnerait des idées à ses propres opposants en Russie.

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