«Ces quatre promesses non tenues» poussent la Gen Z à bout
De la France à plusieurs autres pays européens, la colère des jeunes s'exprime dans la rue. Derrière ces mobilisations, un sentiment grandissant: celui d'une génération qui ne croit plus à la promesse d'un avenir meilleur. Julius E. O. Fintelmann, 24 ans, suit de près les enjeux politiques et sociaux du continent. Cofondateur et rédacteur en chef de The European Correspondent, un média spécialisé dans l'actualité européenne, il décrypte les raisons de cette désillusion et identifie quatre promesses que les responsables politiques n'auraient pas tenues.
Dans de nombreux pays européens, les manifestations se multiplient, avec une forte mobilisation des jeunes. Pourquoi sont-ils autant en colère?
Julius E. O. Fintelmann: Les raisons de ces protestations sont très diverses. Elles vont de la vétusté des établissements scolaires aux loyers exorbitants, en passant par la corruption des gouvernements. Mais je pense que tous ces mouvements ont un point commun: une certaine frustration. Les jeunes ont le sentiment d'être abandonnés par la classe politique.
D'où vient ce sentiment?
Jusqu'à présent, nos démocraties et nos systèmes économiques reposaient sur une conviction: chaque génération vivrait mieux que la précédente. Et quand on regarde en arrière, c'est effectivement ce qui s'est passé. L'Europe a acquis une prospérité impressionnante au cours des 80 dernières années. Cette époque est néanmoins révolue. Une récente étude a montré qu'à peine plus de la moitié des 16-26 ans envisagent l'avenir avec optimisme.
Commençons par l'éducation. Les manifestations en France, qui ont dégénéré depuis, ont débuté avec des lycéens qui dénonçaient des établissements surchargés et le manque d'enseignants.
Exactement. Et ces problèmes ne sont pas propres à la France. On les retrouve dans la plupart des pays autour. En Allemagne, par exemple, le retard accumulé dans la rénovation des écoles représente quelque 70 milliards d'euros. Dans le même temps, nos sociétés vieillissent et les dépenses consacrées aux retraites ne cessent d'augmenter.
Cela renforce chez les jeunes le sentiment qu'il ne reste plus rien pour eux. Et après avoir passé leur scolarité dans des salles de classe délabrées, leurs perspectives économiques restent plutôt limitées.
Que voulez-vous dire par là?
Prenons la deuxième promesse non tenue: le logement. Se loger à un prix abordable est essentiel pour assurer sa sécurité financière. Or, dans l'ensemble de l'Union européenne, les loyers ont augmenté bien plus vite que les salaires. Et ne parlons même pas de l'achat d'une maison. Les jeunes sont attirés par les villes pour y trouver du travail, mais c'est justement là que les logements abordables se font de plus en plus rares. Ils aimeraient quitter le domicile familial et prendre leur indépendance, mais ils n'en ont pas les moyens. Ou alors, ils vivent en colocation et consacrent la moitié de leur salaire au loyer.
Et sur le marché du travail, quelle est la situation?
Pas brillante. De nombreux postes destinés aux jeunes disparaissent. Les entreprises doivent faire des économies et privilégient les candidats expérimentés lorsqu'elles recrutent. L'intelligence artificielle vient encore compliquer les choses. On dispose certes encore de peu de chiffres à ce sujet, mais les plateformes d'emploi montrent une chute spectaculaire du nombre d'offres, précisément dans les métiers où l'IA peut accomplir des tâches auparavant confiées aux apprentis. A cela s'ajoutent les inégalités salariales liées à l'âge, une tendance observable dans de nombreux pays, notamment en Europe occidentale: les salaires des travailleurs âgés ont davantage augmenté que ceux des plus jeunes. C'est la troisième promesse non tenue:
Et la quatrième promesse non tenue?
Une planète où il fait bon vivre! Le monde n'a pas atteint son objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. Nous devons nous attendre à des vagues de chaleur, des tempêtes et une montée du niveau des mers. Selon plusieurs études, les jeunes se montrent plus fatalistes que les générations précédentes quant à la possibilité d'enrayer la crise. Le dernier grand mouvement européen a été celui des grèves pour le climat, qui a atteint son apogée en 2019. A l'époque, on se voulait optimiste:
Cette colère peut-elle déboucher sur quelque chose de constructif?
J'en doute. Pour l'instant, je vois surtout une forte effervescence politique, sans direction claire. Ce serait une erreur de penser que tous les jeunes partagent leur vision. Je peux imaginer que cette colère finisse par diviser davantage plutôt que de rassembler, et que la polarisation continue de s'accentuer. Il reste à espérer qu'on puisse canaliser cette frustration à petite échelle. Si j'étais à la tête d'un parti progressiste, je me battrais aujourd'hui pour améliorer les conditions de vie: des transports publics moins chers, des loyers abordables, ce genre de choses.
A 24 ans, vous appartenez vous-même à la gen Z. Etes-vous pessimiste?
Non, bien au contraire. Sinon, à quoi bon entreprendre quoi que ce soit? L'humanité a déjà surmonté de nombreuses crises et elle surmontera aussi celles-ci. Nous devons nous engager et prendre nos responsabilités. Mais je ne vois pas non plus beaucoup de raisons d'espérer un changement fondamental dans un avenir proche. Les inquiétudes des jeunes sont bien réelles. Ces crises permanentes et simultanées sont extrêmement éprouvantes. On se demande:
Et aujourd'hui, ce sentiment de ne plus avoir d'avenir se traduit par des manifestations au cours desquelles on va jusqu'à incendier l'hôtel de ville, comme à Limoges?
C'est justement ce qui est regrettable. En France, les violences éclipsent désormais les revendications légitimes en faveur d'un financement accru de l'éducation. De petits groupes, composés essentiellement de jeunes hommes, profitent du chaos pour se déchaîner. Cela n'a rien à voir avec le mouvement de protestation initial, qui est pacifique. Ceux qui agissent ainsi le font pour des raisons purement nihilistes.
En Suisse, la situation est restée calme jusqu'à présent. Comment l'expliquez-vous?
La Suisse reste toujours un peu à l'écart de ce qui se passe dans le reste de l'Europe. Certes, elle connaît elle aussi une pénurie d'enseignants, une hausse des primes d'assurance maladie et des loyers élevés. Mais son système fonctionne relativement bien. Moins de gens ont le sentiment d'être laissées pour compte. Le système de formation duale constitue certainement l'une des clés de cette réussite, tout comme la participation politique permise par la démocratie directe. Vu de l'extérieur, les Suisses semblent mener leurs combats politiques de manière très civilisée. (adapt. vz)
