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Comment la Suisse a aidé des nazis à fuir au Brésil

Des Souabes du Danube installés au Brésil travaillent dans une rizière.
Des Souabes du Danube installés au Brésil travaillent dans une rizière.image: archives de swissaid

La Suisse a dépensé des millions pour envoyer des nazis au Brésil

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, au moins seize anciens SS ont pu refaire leur vie en Amérique du Sud grâce à un projet d'aide suisse. Eclairage avec un historien.
27.06.2026, 06:0227.06.2026, 06:02
Annika Bangerter

Karl Schaeffer avait 30 ans lorsqu'il rejoignit la Waffen-SS en 1940. Sa carrière y fut fulgurante: dans la tristement célèbre division Prinz Eugen, les nationaux-socialistes le promurent au grade d'Obersturmführer. Cette unité joua un rôle central dans l'extermination systématique des Juifs dans l'ex-Yougoslavie et elle commit de nombreux massacres contre la population civile. Bien que Schaeffer ait été un haut responsable de la SS, il put reconstruire sa vie au Brésil quelques années seulement après la fin de la guerre. Il intégra une colonie germano-nationaliste fondée grâce à une aide humanitaire venue de Suisse.

On savait que des nationaux-socialistes de haut rang - dont le médecin d'Auschwitz, Josef Mengele - avaient réussi à fuir vers l'Amérique du Sud. On découvre désormais que de nombreux membres de la Waffen-SS ont eux aussi émigré au Brésil dans le cadre d'un projet d'aide suisse. L'historien Peter Hug a identifié seize anciens SS au terme d'une recherche minutieuse. Il estime toutefois qu'ils seraient au total nettement plus nombreux.

Créer une colonie en vase clos

Dans L'aide humanitaire de la Suisse aux criminels de guerre SS, Peter Hug raconte comment des structures d'entraide et des autorités suisses de premier plan ont facilité l'émigration de criminels de guerre présumés. Il met au jour un enchevêtrement complexe de relations, d'intrigues et de pratiques de corruption. Et décrit des fonctionnaires naïfs devant faire face à l'énergie criminelle de figures centrales du projet. Le spécialiste pointe par ailleurs clairement le véritable objectif du projet brésilien: créer une colonie en vase clos où des fascistes pourraient poursuivre leur vision ethnonationaliste et raciale après la chute du Troisième Reich.

Les colons appartenaient à la communauté dite des Souabes du Danube. Selon le récit traditionnel, ils descendraient des Allemands installés le long du Danube par la monarchie des Habsbourg. Après l'effondrement de celle-ci, la minorité allemande de Hongrie, de Roumanie et de l'ancienne Yougoslavie s'organisa au sein de ses propres structures et se radicalisa progressivement.

Michael Moor se considérait lui aussi comme un Souabe du Danube. Il fut l'une des principaux moteurs de la colonie et en assura d'abord la présidence. Cet ingénieur agronome avait déjà fondé en Croatie une coopérative réservée exclusivement à la minorité allemande. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle produisait des denrées alimentaires et des produits agricoles destinés à l'économie de guerre nationale-socialiste.

La guerre enrichit Moor. Contrairement à l'immense majorité des réfugiés, il vivait après 1945 dans des conditions fastueuses en Autriche. En revanche, les centaines de milliers de personnes déplacées installées à proximité des frontières suisses inquiétaient les autorités helvétiques. Le conseiller fédéral Eduard von Steiger craignait qu'en cas de nouveaux conflits armés, elles ne puissent «se ruer dans notre pays».

Le rôle de l'Eglise catholique

Dans ce contexte, le projet d'émigration trouva un terrain favorable. A partir de 1948 environ, des organisations germano-nationalistes des Souabes du Danube cherchèrent un lieu où concrétiser leur projet de colonie fermée. Des représentants de l'Eglise catholique, notamment un père croate, jouèrent un rôle central. Grâce à un réseau catholique, leur idée parvint à Caritas, à Lucerne, une organisation disposant de solides connexions internationales. Son directeur, Giuseppe Crivelli, voyait dans l'émigration un moyen de lutter contre la pauvreté et le chômage des réfugiés. Il était également attaché à la diffusion d'un idéal culturel catholique germanophile.

Caritas Suisse n'aurait pas pu porter seule un projet d'une telle ampleur. Elle le présenta donc à l'Entraide européenne suisse (EES), la faîtière qui regroupait alors plusieurs œuvres d'entraide. Celle-ci prit ensuite en charge la mise en œuvre de l'opération brésilienne. Outre Caritas, l'Œuvre suisse d'entraide ouvrière figurait parmi les principaux promoteurs du projet.

Les deux délégués des œuvres d'entraide au Brésil, Janos Vajda (Caritas) et René Bertholet (Œuvre suisse d'entraide ouvrière), disposaient d'une grande liberté d'action. Ils en profitèrent sans scrupules, s'octroyant notamment des salaires excessifs et des remboursements de frais largement surévalués. Ils versèrent également d'importants pots-de-vin aux autorités brésiliennes afin de les convaincre de soutenir le projet. En peu de temps, les 6,5 millions de francs avancés par le Conseil fédéral furent entièrement dépensés.

Le gouvernement jouait un rôle de surveillance sur l'Entraide européenne suisse. Pour l'opération brésilienne, il accepta de garantir le projet jusqu'à la mise en place du financement définitif. Le Brésil accorda alors à l'économie suisse des possibilités d'exportation supplémentaires à hauteur de 31 millions de francs. Les œuvres d'entraide prélevèrent 7,5 millions de francs sur ces exportations et les affectèrent au financement du projet. De son côté, le Brésil exigea que les 2500 colons arrivent dans un délai d'un an. A ce moment-là, leur futur lieu de résidence n'était même pas encore déterminé.

La pression en termes de calendrier pour cette émigration collective était énorme. Les colons pouvaient entrer au Brésil sans contrôle. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) délivrait lui aussi les documents de voyage sans poser de questions. Durant les premières phases, c'est l'ingénieur agronome Michael Moor qui décidait de l'identité des futurs colons.

Un passé nazi aux oubliettes

Moor, qui fréquentait des nationaux-socialistes sans s'en cacher, imposa ses critères de sélection. Les colons devaient être des professionnels qualifiés et, tout aussi important à ses yeux, appartenir à la communauté allemande au sens ethnonationaliste du terme. Pour lui, il était essentiel que la colonie vive en autonomie et reste autant que possible isolée de la population brésilienne. La coopérative centrale devait donc également gérer des services publics, tels que l'école ou les soins de santé.

L'Entraide européenne suisse recueillait auprès des candidats à l'émigration des informations, telles que leur appartenance ethnique, leur ancienne nationalité, leur profession et leurs compétences particulières. En revanche, elle ne s'intéressait pas à leurs affiliations politiques passées. Les autorités fédérales ne demandaient pas davantage si les candidats avaient eu ou non un lien avec le national-socialisme.

Les anciens membres de la SS auraient pourtant été faciles à identifier. Il aurait suffi de regarder leur bras gauche. La plupart portaient le tatouage de leur groupe sanguin. Même Karl Schaeffer, l'Obersturmführer mentionné plus haut, put quitter l'Europe alors que les forces armées américaines l'avaient identifié comme haut responsable des SS. Un simple croisement avec cette liste n'a pourtant jamais été envisagé.

Au total, 2446 Souabes du Danube furent transférés au Brésil entre mai 1951 et février 1952 dans le cadre de cette «action d'entraide». Les autorités locales exproprièrent de grands propriétaires terriens pour installer la colonie baptisée Entre Rios. Plusieurs centaines d'ouvriers agricoles perdirent ainsi leur moyen de subsistance. Les colons les employèrent ensuite en partie comme main-d'œuvre saisonnière à bas coût.

Berne intervient à nouveau

Mais le projet tourna vite au fiasco. Moor dirigeait Agraria, le nom de la coopérative, d'une main autoritaire. Cette gestion provoqua des luttes de pouvoir. Les récoltes étaient largement inférieures aux prévisions, tandis que les dettes s'accumulaient, notamment à cause des pots-de-vin et de l'enrichissement personnel considérable de certains dirigeants de la colonie.

Comme le souligne Peter Hug, les autorités fédérales et l'Entraide européenne suisse minimisèrent la gravité des problèmes. Le mot d'ordre était le suivant: «C'était difficile, mais on y est arrivés!» Le conseiller fédéral Max Petitpierre soulignait que l'opération brésilienne avait permis de sortir 2500 personnes de camps «où elles vivaient dans une misère extrême».

Or, cette affirmation était fausse. A cette époque, les Souabes du Danube étaient en grande majorité bien intégrés en Autriche. Seuls 15% des colons vivaient dans un camp avant leur départ, et dans des conditions privilégiées, puisqu'ils disposaient de leur propre logement.

«La question de savoir qui souffrait réellement de la misère n'a joué aucun rôle»
Peter Hug

Selon lui, la présentation propagandiste de prétendues victimes allemandes nécessitant une aide servait surtout à «détourner l'attention de l'antisémitisme, de la collaboration étroite avec l'économie de guerre nationale-socialiste et du soutien continu apporté à ses représentants après la guerre».

Pour éviter l'effondrement de la colonie et l'embarras qui en aurait résulté pour la Suisse, la Confédération injecta de nouveaux fonds. La coopérative fut également réorganisée. Au total, cette colonie coûta 1,4 million de francs à la Suisse. La majeure partie des dépenses fut couverte par des dons et par les taxes prélevées sur les exportations.

La volonté de faire la lumière sur ce sombre chapitre de l'histoire helvétique est venue des œuvres d'entraide elles-mêmes. Dans la préface, elles soulignent que cette recherche met en évidence le rôle peu glorieux de leurs organisations prédécesseures:

«Nous y voyons également un avertissement contre l'instrumentalisation des organisations de la société civile à des fins de politique extérieure et intérieure»

Peter Hug, L'aide humanitaire de la Suisse aux criminels de guerre SS, Chronos Verlag, 2026, 220 pages

(Traduit et adapté par Valentine Zenker)

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