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La ville de Neuchâtel. Emmanuel Ventura (médaillon).
La ville de Neuchâtel. Emmanuel Ventura (médaillon).image: shutterstock
interview watson

Canicules: «L'architecture a perdu la tête, elle doit très vite la retrouver»

Architecte cantonal à l'Etat de Vaud, Emmanuel Ventura dresse le portrait-robot de l'habitat du futur dans un environnement toujours plus marqué par le réchauffement climatique. Il ne mâche pas ses mots sur les lubies architecturales de ces vingt dernières années et livre ses recommandations pour l'avenir.
11.08.2022, 18:4020.08.2022, 17:09

Nos étés sont devenus caniculaires. Nos appartements sont des fournaises, on dégouline sur notre lieu de travail. Vous, les architectes, que pouvez-vous faire pour remédier à cela?
En architecture, on a un peu perdu la tête ces dernières années, il nous faut retrouver du bon sens. Il y a eu une période où l’on se disait que les bâtiments, portes, murs, fenêtres, etc., devaient être fermés. On a parlé de ventilation «double flux», de constructions «high-tech», le tout placé sous un contrôle «domotique». L’objectif, certainement louable, était d’économiser de l’énergie et de rendre les habitats confortables.

«Il s’avère qu’il n’en est rien, et que tout cela consomme, malgré tout, beaucoup d’énergie»

Mais, surtout, nous ne sommes pas prêts, qu’il fasse chaud ou froid, à vivre dans un espace fermé, où les vitres fixes ont remplacé les fenêtres, vous savez, celles que l’on peut ouvrir...

Comment, dans nos logements, lutter contre les hautes températures?
Il faut, avant toute chose, regarder la situation dans son ensemble. Une année dure douze mois. Sous nos latitudes, à Lausanne, la température moyenne annuelle, en extérieur, est de 14°C. Celle des mois de janvier, février et mars est de 4°C, 10°C et 15°C. Neuf mois par année, elle est donc inférieure à 21°C, la température où l’être humain est à son équilibre. En juin, juillet et août, soit trois mois seulement dans l'année, la température moyenne est supérieure à ce seuil en quelque sorte idéal pour le corps. Elle est alors de 25°C.

Oui, mais cela va augmenter...
Avec le réchauffement climatique, il est probable que la température moyenne annuelle s'accentuera. Cela veut dire que, neuf mois par année, cette augmentation aura un effet bénéfique en termes d'économies d'énergie, puisqu’il faudra moins chauffer les bâtiments. Pendant ce temps, la température moyenne des trois mois d'été continuera de monter possiblement, passant de 25°C à 26°C ou 27°C, que sais-je? D’où la nécessité de redéfinir nos lieux de vie pour ne pas souffrir physiquement de la chaleur, d’autant que dans le canton de Vaud, pour le moment, le rafraîchissement au moyen de la climatisation est quasiment interdit. Il y a tout un équilibre à trouver pour concilier la demande de chauffage durant neuf mois de l’année et la demande de fraîcheur durant les trois autres mois.

Le béton redevient notre ami

Quels matériaux utiliser?
Quand on pense matériaux, il faut penser à l’énergie nécessaire pour les fabriquer, ce qu'on appelle l'énergie grise. Pour faire simple, plus on emploie d'énergie, plus on rejette de CO₂ dans l'atmosphère. Tel a été et demeure notre principal souci et défi:

«Faire en sorte d'utiliser des matériaux de construction dont la fabrication génère le moins de gaz carbonique»

Prenons un matériau emblématique, par ailleurs critiqué: le béton. Sa fabrication nécessite un apport élevé d’énergie, d’où des émissions de CO₂. Mais en même temps, du fait de son inertie, autrement dit de sa capacité à maintenir un équilibre entre le chaud et le froid en cas de variations de températures, il est une barrière énergétique bien plus efficace que le bois, par exemple. Celui-ci n'émet certes pas de CO₂, mais il ne possède pas ce dont on a besoin en construction, une bonne inertie thermique.

Quels matériaux peut-on combiner de manière plus ou moins idéale?
Je vais prendre un exemple. J’habite dans un appartement très vitré. Hormis sur un côté, il n’y a pas de mur. Ce sont donc de grandes baies vitrées orientées à l’est, au sud et à l’ouest. Si bien que l’hiver, il y a peu besoin de chauffage, car le soleil, ce qu’on appelle aussi la chaleur passive, entre dans la maison. Cet appartement a une dalle en béton, qui emmagasine la chaleur – l’effet d’inertie – et qui la renvoie la nuit. Ce sont des économies de chauffage.

Le bois et le verre? Des passoires thermiques

Comment faites-vous l'été?
L'été serait insupportable sans des stores. Je les descends bien sûr, tôt le matin, pour couper l’effet de serre qu’il ne manquerait pas de se produire, sinon, à l’intérieur. Accompagné d’une bonne ventilation naturelle la nuit, le tour est joué. On peut résumer le problème en disant que le verre, tout comme le bois, sont des passoires, des aspects négatifs qu'il s'agit de compenser à l'intérieur par des éléments en pierre ou en béton à forte capacité d'inertie. S’il y avait un parquet en bois et non une dalle en béton là où j'habite, rien n'emmagasinerait le rayonnement solaire et l’appartement, de fait, aurait besoin d'un apport supplémentaire de chauffage.

De quoi tenez-vous compte pour la conception d'un bâtiment?
La construction d’un bâtiment nécessite la prise en compte de multiples paramètres: l’empreinte carbone des matériaux utilisés, la protection contre le froid et le chaud, son confort et le cycle de vie du bâtiment, en d’autres termes, sa durée de vie.

«Un bâtiment est fait pour vivre longtemps»

Je donnerai pour exemples, deux musées récemment inaugurés dans le quartier de la gare à Lausanne, dont la construction a été pilotée par l’Etat de Vaud. Il s’agit, d’une part, du musée de la photographie couplé à celui du design et des arts appliqués contemporains, d’autre part, du musée des beaux-arts. Deux bâtiments, deux parallélépipèdes de béton, de briques, un blanc, un gris.

Des musées comme des cathédrales

Le béton? Pas très indiqué pour la planète...
A priori, ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur pour la planète comme matériau. Sauf que ces bâtiments, grâce à leurs murs en béton de grande épaisseur, vont procurer un bénéfice important en termes d’économie d’énergie durant leur cycle de vie. On pourrait les comparer à des cathédrales. En plein été, quand il fait une chaleur parfois caniculaire, c’est dans les cathédrales et les églises qu’on va chercher le frais.

«Parce que la pierre, ici le béton blanc, la brique claire, reflète le soleil et isole»

N'aurait-il pas fallu noircir un peu le béton de ces deux musées, de manière à ce qu’ils absorbent davantage le rayonnement solaire en hiver?
La question est bonne. Le blanc reflète, le noir absorbe. Avec des façades «noires», en hiver, la température, sur les esplanades de ces deux musées, aurait été augmentée par le rayonnement du soleil. Mais qu'en aurait-il été en été? Ces lieux extérieurs ouverts au public seraient devenus de véritables fournaises. Il faut construire en clair, pour le bien des villes, pour éviter les îlots de chaleur.

«Dans le Sud, les architectures sont blanches pour de très bonnes raisons»

Mais on aurait pu faire ces musées en bois tout en les chauffant l’hiver à l’énergie solaire, non?
Oui, si le bilan énergétique avait été meilleur sur la durée de vie, on l’aurait fait. Or, ce n’est pas le cas. Construire en béton était ici la solution, aussi en raison de la proximité des voies CFF. Nous avons terminé récemment la construction d’un bâtiment administratif au Nord de Lausanne, tout en bois et en terre crue. Il n’a y pas de béton, quasiment pas. Dans ce deuxième cas, il aurait été inconcevable de construire en béton. En termes de durée de vie, de construction et de consommation d'énergie, ce bâtiment est exemplaire.

Que va devenir la véranda?

Sur la problématique du réchauffement climatique proprement dit, comment faut-il faire les nouveaux immeubles?
L’architecture s’est certainement perdue ces dernières années en pensant que l’énergie, le pétrole, le gaz, l’électricité, la consommation d’énergie, permettaient de construire des architectures transparentes, légères, de toutes formes, de toutes dimensions.

«Il y a urgence, aujourd’hui, à penser durabilité»

Réhabilitons une architecture climatique, pensée pour le confort des gens. Réhabilitons les bons vieux stores que l’on monte et que l’on descend, les fenêtres que l’on ouvre et que l’on ferme, les radiateurs que l’on allume et que l’on éteint. Nous devons nous responsabiliser face à ces changements, nous devons être acteurs de notre confort, de notre climat. Il nous faut surtout retrouver le bon sens. Il faut penser des architectures saines, bioclimatiques et low-tech.

La véranda qui mord sur la terrasse, avec le réchauffement climatique, c’est à bannir?
Sans une protection solaire efficace, sans une bonne ventilation, c'est à bannir. L’hiver il fera trop froid, l’été il fera trop chaud. Ce n’est pas au pétrole, au gaz, à l’électricité de compenser une mauvaise protection solaire, une mauvaise ventilation, une mauvaise utilisation.

Et la sacro-sainte baie vitrée?

Avec le réchauffement climatique, se dirige-t-on progressivement vers des bâtiments plus fermés, où la sacro-sainte baie vitrée aura tendance à disparaître au profit d’ouvertures plus modestes?
Certainement. On le voit dans les régions du Sud, où il fait souvent des chaleurs importantes et où les bâtiments ont des surfaces vitrées de petites dimensions. On s'en aperçoit avec les bâtiments situés au Nord de l'Europe, ou le chauffage doit compenser des surfaces vitrées trop importantes et moins bien isolées. Cela dit, la question de la lumière naturelle, celle qui éclaire les pièces, est importante. Il faut trouver le juste équilibre entre la température et la lumière. Ce que l’architecture nous apprenait avant de perdre la tête, en compensant avec l’énergie dorénavant comptée.

Profession de foi pour l'avenir

S’il fallait, sur cette base-là, décrire les deux ou trois matériaux d’avenir, à l’inverse ceux qu’on délaissera dans les prochaines années, quels seraient-ils?
Le plastique comme l’aluminium offrent peu d’avantages pour beaucoup d’inconvénients. Pour le reste et pour répondre à votre question, je renverrais à un ensemble de consignes élaborées dernièrement par l’Office fédéral du logement, l'OFL. Ça date du mois de juin. C’est donc tout frais. La réponse, elle, n’est pas tout blanc ou tout noir. Disons que l’emploi de matériaux plutôt que d'autres à tel ou tel endroit, dépend d’un ensemble de critères, que peuvent être le vent ou l’ensoleillement. Rien de bien neuf au fond, sauf qu’aujourd’hui, une bien plus grande attention est accordée par l'architecture au changement climatique.

Le service dont vous avez la charge à l'Etat de Vaud a établi des recommandations pour l'avenir. Quelles sont-elles?

  • Ne pas compter sur l’énergie pour compenser des errements architecturaux.
  • L’architecture doit réduire son empreinte carbone.
  • Dessiner des architectures saines, bioclimatiques et low-tech.
  • Penser aussi bien le climat intérieur d’un bâtiment que ses effets extérieurs, à la fois pour le confort des habitants et le bien-être des villes.
  • Favoriser la circulation naturelle de l’air.
  • Se protéger du soleil en été, le faire entrer en hiver.
  • Notre confort est de notre responsabilité, pas de celui de systèmes high-tech.

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