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Interview

«La crise actuelle, comme les guerres, est propice aux avancées sociales»

Avant la votation de dimanche sur les soins infirmiers, René Knüsel, professeur honoraire de l'Université de Lausanne, explique pourquoi les crises majeures comme celle du Covid-19 débouchent souvent sur des avancées sociales.
27.11.2021, 12:1927.11.2021, 13:13

La Suisse s'apprête à voter sur les soins infirmiers. Cette initiative lancée en 2017, bien avant le déclenchement de la pandémie, bénéficie-t-elle de cette conjoncture de crise majeure comme d’autres revendications sociales avant elle dans des périodes extraordinaires?
RENÉ KNÜSEL, politologue: Il est indéniable que la crise actuelle crée une opportunité favorable à cette initiative. Elle en maximise les caractéristiques. Depuis bientôt deux ans, on demande aux infirmiers et aux infirmières un effort considérable, en réalité peut-être pas plus qu’ailleurs, mais leur situation, au front de la maladie, les met dans la lumière comme personne d’autre.

Les infirmiers et les infirmières, au fond, c’est la troupe de cette guerre contre le Covid?
C’est en quelque sorte la troupe. Ce sont les personnes qui vont se sacrifier pour la collectivité, elle-même mobilisée, mais à l’arrière.

Quel point commun entre la pandémie provoquée par le Covid-19 et les deux guerres mondiales au XXe siècle?
Depuis mars 2020, un effort hors du commun est demandé aux citoyens. Le semi-confinement que nous avons connu a été un effort collectif accompli par la population, pour ainsi dire mobilisée contre un ennemi, en l’occurrence un virus. Le consensus obtenu alors par le Conseil fédéral a été même assez surprenant, compte tenu des droits populaires dont dispose le peuple et dont une partie opposée aux mesures de contrainte sanitaire fera ensuite usage. D’où le référendum de ce dimanche contre la révision de la loi Covid.

Pourquoi des guerres ou d'autres crises majeures débouchent-elles sur des progrès sociaux? Pourquoi ce qui n’était pas possible avant des événements extraordinaires devient-il possible après?
La notion d’effort collectif est centrale pour comprendre ce renversement. L’effort collectif exige de chacun qu’il sorte de son confort pour assumer un certain nombre de risques. Celui de mourir en période de guerre. En Suisse, durant les Première et Deuxième Guerres mondiales, chacun a dû produire un effort qui sortait de l’ordinaire, que ce soit sur le plan militaire ou sur celui de l’alimentation. Ces efforts, ces sacrifices demandés et consentis rendent la population plus monolithique qu’elle ne l’était auparavant. Soudain, elle forme un bloc.

En quoi la Première Guerre mondiale en Suisse est-elle un accélérateur social?
La crise sociale en 1917 et 1918 est résolue du fait du combat commun contre l’ennemi, en l’occurrence la mobilisation aux frontières, mais aussi parce qu’on se rend compte que les différences de classes n’empêchent pas la population de se mettre d’accord. L’effort collectif fait apparaître des inégalités, contre lesquelles la collectivité est prête à lutter comme un seul homme. Autrement dit, l’effort commun accompli militairement dans un premier temps est reconduit dans un deuxième temps sur un plan social ou politique.

Parce que tout sacrifice mérite récompense?
Plutôt que de récompense, je parlerais de droits remis à jour. Au sortir de la Première Guerre mondiale, ce sont davantage des revendications politiques qui se voient satisfaites. En particulier l’introduction du système proportionnel dans les scrutins électoraux, ce dont profiteront les minoritaires, tels le Parti socialiste et les catholiques conservateurs, alors dominés par les radicaux. On admet donc que ces droits deviennent tout à fait compatibles avec l’effort collectif qui vient d’être accompli.

Cela veut-il dire que toute crainte liée à l'allocation d'un droit nouveau à une catégorie sociale ou politique soudain s’envole?
Oui, d’une certaine manière, car ce qui prime alors, c’est une reconnaissance à la participation à l’effort commun, reconnaissance qui ouvre à d’autres domaines de participation collective. On s’accorde pour dire que tous les groupes sociaux ont travaillé au même objectif, certes avec des moyens différents. Une revendication sociale n’est de ce fait plus ressentie comme une menace d’une classe sociale contre une autre, mais comme une juste lutte contre une iniquité qu'il faut combattre tous ensemble.

Certaines guerres soudent donc les populations.
Oui, jusqu'à un certain point. On assiste en ces occasions à une dédifférenciation des groupes sociaux. On sort de ce conflit de l’un à l’autre pour reconnaître à l’autre un droit ou une identité, qui devient, de facto, relativement commune. On se soude à travers l’identification à l’autre.

«C’est l’image de la tranchée où combattent et meurent ensemble l’ouvrier, le bourgeois et l’aristo»

Ces rapprochements favorisent ensuite des actions directes, que ce soit en faveur de formations politiques ou de groupes sociaux comme les anciens, ceux qu’on appelle aujourd’hui les aînés. C’est dans les années de guerre, en 1917, qu’est fondée Pro Senectute.

Sur quelle avancée sociale débouche la Deuxième Guerre mondiale en Suisse?
Ce qui sort de la Deuxième Guerre mondiale en Suisse, c’est la mise en place du système de sécurité sociale. Elle existe sous forme d’embryon dans la Constitution depuis 1925, mais elle n’a pas connu de mise en œuvre. A partir de 1946, les premiers pas de cette sécurité sociale seront pour l’AVS.

Une infirmières et des soldats d'un bataillon d'infanterie schwytzois, le 31 janvier 1940 à Dietikon, dans le canton de Zurich.
Une infirmières et des soldats d'un bataillon d'infanterie schwytzois, le 31 janvier 1940 à Dietikon, dans le canton de Zurich. image: keystone

Pourquoi les Suissesses n’obtiennent-elles pas le droit vote en 1945, comme les Françaises par exemple ?
En effet, alors que les femmes acquièrent le droit de vote et d’éligibilité à cette époque dans des pays européens, en Suisse, les choses sont plus complexes, parce que ce droit nouveau nécessite un changement de la Constitution, ce qui prend du temps. Et ce n’est pas l’une des priorités du pouvoir, qui est encore essentiellement masculin.

Le quotidien d'une infirmière en gériatrie

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