«Je veux servir la Suisse comme je l'entends»: on a suivi un civiliste
Arracher des mauvaises herbes sur un flanc de colline. Puis distribuer du sel aux vaches d'alpage. Puis enfiler une tenue de protection et empoigner une tronçonneuse pour s'occuper d'un arbre tombé droit sur une clôture. Notre homme a beaucoup à faire et pourtant, il n'est ni paysan, ni ouvrier, mais bien membre du service civil.
Dimanche 14 juin, nous votons. Un des deux objets s'intéresse au service civil: doit-on réduire son accès pour privilégier les besoins en bras de l'armée? Mais au fait, ça sert à quoi, un «civiliste»? Pour le savoir, direction Boudry, dans le canton de Neuchâtel, à la ferme de Trois Rods.
Tâches chronophages mais essentielles
C'est ici que Wanja (prononcez Vania) commence sa journée, en ce mercredi de juin. Première tâche de la journée: arracher de la vergerette et du séneçon jacobée, deux plantes envahissantes et toxiques pour les animaux ou les sols, dans une zone en pente. La présence de civilistes constitue une aide précieuse, notamment pour des tâches essentielles, mais chronophages.
Notre série d'images:
«Dans une exploitation conventionnelle, le problème a beaucoup plus tendance à être réglé avec du glyphosate», explique Wanja. Mais pas ici. Car la ferme de Trois Rods pratique l'agriculture biodynamique. On y cultive des céréales en tous genres et on y élève des vaches, des ânes, des poules et des cochons. Elle pratique l'agroforesterie, qui mélange la présence d'animaux et d'arbres pour promouvoir la biodiversité, protéger les sols et préserver le paysage.
Cette approche correspond aux objectifs fixés par la Confédération. Selon l'article 1 de la Loi sur l'agriculture, les exploitations agricoles ne doivent pas seulement assurer «l'approvisionnement de la population», mais également contribuer à la «conservation des ressources naturelles» et à «l'entretien du paysage rural». La ferme des Trois Rods se distingue sur ces deux derniers points, ce qui lui permet de bénéficier de paiements directs.
A chacun ses valeurs
Mais au fait, pourquoi Wanja a-t-il décidé de se lancer dans le service civil, une fois et demie plus long que le service militaire? «L'armée, ce n'est pas dans mes valeurs», explique-t-il. Toutefois, loin de vouloir se dérober à ses responsabilités, le jeune homme est heureux de pouvoir aider là où il peut.
«Je respecte ceux qui veulent faire l'armée. Mais il faut aussi laisser libres ceux qui veulent soutenir la société civile», analyse-t-il. Et de souligner que son action est aussi utile économiquement parlant, ce qui n'est «pas forcément le cas de l'armée».
Pour le Biennois d'origine, qui travaille depuis avril dans l'exploitation, sa place est toute trouvée dans la ferme de Trois Rods, dont il a appris l'existence par le bouche-à-oreille. Il est ravi de pouvoir servir ses jours là-bas.
L'exploitant de la ferme, Jean-Noé Morier-Genoud, est tout aussi ravi. Car la question de la main-d'œuvre est devenue centrale dans l'agriculture. «Les paysans ont des problèmes de personnel», constate-t-il.
En plus de ses cinq employés, qui représentent trois équivalents temps plein, Jean-Noé fait aussi appel à des stagiaires, à des participants à des échanges linguistiques avec des écoles suisse-alémaniques.
Du sel pour les vaches
Après s'être occupé de la vergerette, il est temps de partir à l'alpage. Nous arrivons sur les hauts de Boudry, au sommet de la crête du Jura. Une quinzaine de rhétises grises à cornes nous attendent. Wanja ouvre la porte d'un chalet pour en ressortir avec un grand bidon de sel, qu'il va donner aux vaches. «On peut aussi utiliser des pains de sel, mais les nourrir à la main permet de garder le contact avec elles, de vérifier qu'elles ne sont pas malades ou n'ont pas de blessures.»
Celui qui est maraîcher de formation découvre aussi le monde de l'élevage. «Je m'y intéresse depuis que je suis ici.» Il a appris à identifier la hiérarchie des bêtes dont il s'occupe, par exemple: «C'est toujours la plus dominante qui vient manger en premier». Il en repousse une autre, un peu insistante sur la dose de sel. Il s'amuse:
Se confronter à différentes réalités, c'est aussi un des points forts du service civil. «Il y a beaucoup d'urbains qui viennent travailler dans l'agriculture. C'est excellent pour la cohésion sociale.» D'autres travaillent en ville. «Mon frère, qui est aussi civiliste, travaille dans un home. C'était aussi le cas d'un ami, qui est devenu éducateur professionnel.» Mais il faut aussi bien s'organiser, nuance le jeune homme:
Service d'entretien forestier
Puis, il est temps de s'occuper d'un arbre qui est tombé sur la clôture, à quelques dizaines de mètres de là. Wanja met un casque de protection et embarque une tronçonneuse.
Du travail varié donc, mais aussi physique. «J'ai suivi une formation à la tronçonneuse grâce au service civil», précise notre civiliste en préparant l'appareil. Et d'expliquer que son travail est aussi utile pour empêcher la progression de la forêt et garder les pâturages intacts. Wanja s'occupe aussi de l'entretien des haies, qui favorisent la biodiversité. Puis, il démarre.
Tout un système porté par le service civil
Tous ces travaux d'entretien, ce sont aussi des tâches qui aident Jean-Noé et lui permettent de se concentrer sur le gros de son travail. L'agriculteur connaît par ailleurs bien le dispositif. Lui-même a, dans sa jeunesse, effectué son service civil à l'entretien d'un chalet d'alpage pour Pro Natura.
Jean-Noé exploite la ferme depuis onze ans et travaille avec des civilistes depuis une décennie. Il bénéficie de plusieurs mois de service civil durant l'été et d'environ trois mois supplémentaires en hiver.
Cette organisation s'inscrit dans une philosophie plus large, celle de l'agriculture biodynamique et de la vente directe. «Cela nous permet d'être plus flexibles dans le choix de nos produits que si nous avions des obligations envers des intermédiaires», explique Jean-Noé. «On s'est créé un marché pour nos produits.»
Ce système a deux conséquences. La première, positive, c'est d'assurer la diversité des cultures, qui favorise celle des espèces animales et végétales. L'autre, c'est une charge de travail plus élevée, que Jean-Noé peut maintenir grâce à l'aide du service civil. En cas d'acceptation le 14 juin, une diminution des effectifs pourrait, par effet domino, mener à une absence de travailleurs à la ferme de Trois Rods.
Pour Jean-Noé, les civilistes ne sont pas seulement un renfort ponctuel: ils participent à rendre viable une autre manière de produire. Aujourd'hui, il tient à préserver ce modèle agricole. «En Suisse, deux fermes disparaissent chaque jour. Celles qui restent sont de plus en plus grandes et mécanisées.»
