A l'UDC, la messe du vendredi est toujours célébrée par Blocher
Ce vendredi, la figure tutélaire de l'UDC prêchera pour la millième fois devant ses fidèles. Tele Blocher fête en effet son 1000ᵉ épisode, près de vingt ans après sa première diffusion sur Internet, le 14 septembre 2007.
A l’époque, Christoph Blocher siège au Conseil fédéral, dans un climat politique particulièrement agité. Il accuse une commission parlementaire de chercher à l’évincer du gouvernement en lançant de fausses accusations contre lui. Les éléments censés l'accabler se révèlent finalement bien peu compromettants.
Deux mois plus tard, il est pourtant éjecté du Conseil fédéral. Dans le 14ᵉ épisode de Tele Blocher, il revient sur sa non-réélection. Il affiche son calme, mais ne cache pas son indignation: le Parlement fédéral n'est à ses yeux qu'un «cirque» où se jouent de «sales intrigues».
Dans les coulisses de Tele Blocher
L'idée de cette émission vient de Norbert Neininger, un éditeur schaffhousois aujourd'hui décédé. Il propose à Blocher de consacrer chaque semaine vingt minutes à l'actualité. Le ministre de la Justice accepte, à une condition: que l'émission soit diffusée sans aucun montage.
A l'époque, le Conseil fédéral voit cette émission d'un mauvais œil. Blocher enfreint-il le principe de collégialité en participant à un talk-show politique? La chaîne locale Schaffhauser Fernsehen, qui diffuse l'émission, est-elle rémunérée pour cela, en violation de l'interdiction de la publicité politique? L'Office fédéral de la communication mène des vérifications, mais ne relève aucune irrégularité.
Depuis, chaque vendredi matin à sept heures précises, le journaliste Matthias Ackeret et le cameraman Claudio Ferrari se présentent au domicile de Christoph Blocher, à Herrliberg. Le maître des lieux leur ouvre la porte. La décoration est plutôt insolite: le sol blanc et brillant contraste avec les armoires paysannes en bois sombre. Des tableaux d’Anker et de Hodler ornent les murs.
Une employée apporte du café et des Läckerli, ces biscuits bâlois fabriqués par l'entreprise de Miriam, la fille de Blocher. Ackeret se laisse tenter. En contrebas de la maison, le lac de Zurich est encore plongé dans la pénombre. Pourquoi enregistrer l'émission si tôt? «Parce que M. Ackeret doit aller travailler après. Et moi aussi, d'ailleurs», répond le stratège de l'UDC, âgé de 86 ans.
Le cameraman installe deux projecteurs dans le salon de Blocher. Et c'est tout pour les préparatifs. Blocher et Ackeret ne se concertent même pas sur les sujets qu'ils vont aborder. La démission du conseiller fédéral Parmelin sera évidemment au programme. Mais avant l'enregistrement, Blocher a autre chose en tête: le cours de l'action d'une entreprise zurichoise est «au fond du trou».
Blocher donne le ton, l'UDC obéit
Chaque semaine, Blocher profite de son émission pour livrer sa vision du monde, et surtout de la politique suisse. Il met inlassablement en garde contre le «traité de soumission» avec l'UE. Mais «Tele Blocher» lui sert aussi à peser sur la ligne politique du premier parti de Suisse. Il indique la direction que l'UDC devrait prendre, distribuant bons et mauvais points à ses représentants.
A l’automne 2024, les Suisses sont appelés à se prononcer sur une réforme du système de santé. Or, le comité directeur de l’UDC avait décidé de recommander le «non». Mais le vendredi midi, dans le 893e épisode de «Tele Blocher», le patriarche crée la surprise en annonçant qu’il votera oui.
Le vendredi après-midi, la direction de l’UDC fait volte-face et renonce à donner une consigne de vote. Le lendemain, les délégués du parti se réunissent à leur tour et se prononcent à une nette majorité en faveur du «oui», comme Blocher la veille. Ce revirement contribue largement à l’acceptation de la réforme dans les urnes.
Les journalistes politiques suisses alémaniques aiment se moquer du prêche du vendredi de Herrliberg, qui s’étire parfois sur trente minutes au lieu des vingt prévues. Reste que pour suivre les manœuvres de l’UDC, il est impossible de faire l’impasse sur cette émission. Blocher peut soudain lancer une attaque ou sortir de son chapeau des candidats auxquels personne n’avait songé pour telle ou telle fonction.
Blocher sans contradicteur
Blocher a la partie d'autant plus facile que l'animateur, Matthias Ackeret, ne remet presque jamais ses positions en question. Editeur et rédacteur en chef du magazine Persönlich, il se contente de lancer les sujets qui ont marqué l'actualité de la semaine, laissant Blocher se livrer à de longs monologues.
Mais lorsqu'il se risque à relever une contradiction dans son raisonnement, Blocher prend parfois la mouche. «Vous êtes tous pareils!», lui lance-t-il sèchement. L'animateur se retrouve alors soudain rangé parmi ceux qui, aux yeux de Blocher, ont tort sur toute la ligne: ses adversaires politiques, la plupart des journalistes et l'UE.
Ce matin-là, début octobre, Blocher commence par évoquer la démission de Guy Parmelin. «Il était très consensuel», dit-il sur un ton qui sonne comme un reproche. Puis le doyen de l'UDC passe aux candidats susceptibles de lui succéder. Il fait l'éloge du conseiller national thurgovien Pascal Schmid, qui aurait, selon lui, l'étoffe d'un dirigeant. Aussitôt, les médias présentent Schmid comme le favori de Blocher.
Pourtant, l'ancien conseiller fédéral sait parfaitement que son soutien risque de braquer la gauche du Parlement. Il s'agit probablement d'une manœuvre de diversion. Quant au candidat que Blocher et les dirigeants de l'UDC souhaitent réellement envoyer au Conseil fédéral, il faudra attendre pour le découvrir.
Tele Blocher est diffusée sur la chaîne Schaffhauser Fernsehen et sur Internet. Chaque semaine, l'émission attire entre 50 000 et 80 000 spectateurs. L'audience a augmenté cette année, probablement en raison de la campagne menée par Blocher pour son initiative sur la neutralité, qui s'est soldée par un échec.
A l'origine, Tele Blocher ne devait durer qu'un an. Et pourtant, Blocher et Ackeret se retrouvent chaque semaine depuis près de vingt ans pour discuter. Ce 1000ᵉ épisode ne serait-il pas l'occasion idéale de mettre un terme à l'aventure? Blocher est catégorique:
Il est un peu plus de huit heures lorsque le nouvel épisode est dans la boîte. Dans la seconde partie de l'émission, Christoph Blocher s'emporte contre les accords avec l'UE, qu'il déteste tant. Et il continuera à le faire au fil des cent prochains épisodes, des heures durant. Après tout, il ne viendrait pas non plus à l'idée d'un imam de faire l'impasse sur la prière du vendredi. (trad.: mrs)
«Il m'arrive toujours des trucs inattendus», raconte Blocher. Après avoir appuyé sur une mauvaise touche, voilà qu'une inconnue se met soudain à lui parler. «Elle m'a tutoyé», s'étonne-t-il. La femme lui demande s'il souhaite qu'elle envoie un SMS pour lui. Il s'agit en réalité de Siri, l'assistante vocale d'Apple.
Mais les choses deviennent encore plus inquiétantes pour Blocher lorsqu'au beau milieu d'une conversation téléphonique, son interlocuteur lui lance: «Christoph, je te vois.» Sans le vouloir, l'ancien conseiller fédéral a passé un appel FaceTime. Et cela ne l'amuse pas du tout. «La dernière chose dont j'ai envie, c'est qu'on me voie en pyjama pendant que je téléphone.»
Les mésaventures de Blocher avec les nouvelles technologies rencontrent un grand succès sur les réseaux sociaux. Dans la rue, des jeunes qu'il ne connaît pas l'abordent pour lui proposer leur aide: «Si vous avez du mal avec votre appareil, je peux vous aider.» L'un de ses petits-fils lui montre comment déverrouiller son iPhone avec son empreinte digitale. A condition, précise malicieusement le garçon, de ne pas s'être coupé le doigt juste avant. (trad.: mrs)
