Suisse
Société

Les sans-abri, grands oubliés des statistiques suisses

Pourquoi la Suisse ignore ses sans-abri

Combien de personnes sont sans abri en Suisse? Personne ne le sait. Un chercheur dénonce le manque de volonté politique de la Confédération.
11.10.2026, 12:0011.10.2026, 15:48
Hanna Hubacher, Kilian Marti / watson.ch

Mercredi midi à La Prairie, à Berne. Une cinquantaine de personnes attendent de pouvoir manger. Toutes les places sont occupées. Ici, le menu de midi coûte cinq francs. Pour certains, ce sera le seul repas de la journée: ils n’ont tout simplement pas les moyens de s’en offrir un autre.

Esther Streiff-Béraud travaille à La Prairie depuis 16 ans. «En ce moment, il y a beaucoup de monde», explique-t-elle. Mais l'équipe ne renvoie personne. Lorsque la salle est pleine, d’autres espaces sont ouverts, comme la salle de musique, pour pouvoir accueillir tout le monde.

Jan*, un homme âgé qui s'exprime dans un allemand hésitant, attend lui aussi le repas avec impatience. Sans domicile, il gagne sa vie en jouant de la musique. «Ça ne rapporte pas beaucoup», confie-t-il. Il envoie une partie de ses maigres revenus à sa famille. Jan est né dans l’ancienne Tchécoslovaquie. Sa famille vit toujours dans la région, aujourd’hui partagée entre la Tchéquie et la Slovaquie.

La salle à manger de la maison d'accueil La Prairie, à Berne. Elle offre des repas à petit prix à des sans-abris. Le menu du jour est inscrit sur une grande ardoise.
Menu du repas midi à La Prairie: pour cinq francs, soupe, salade et plat principal.Image: watson

Ses journées se ressemblent: il se réveille au centre d’hébergement d’urgence, déjeune à La Prairie, joue de la musique dans la rue, puis retourne passer la nuit au Sleeper, où une place coûte cinq francs. Il y dort dans une chambre avec plusieurs autres hommes.

«Je suis content d’avoir un endroit où dormir»

Personne ne sait exactement combien de personnes en Suisse, comme Jan, n’ont nulle part où vivre à long terme.

Des données lacunaires en Suisse

Un récent rapport de l’OCDE dresse un constat sévère: la Suisse ne dispose ni d’une définition officielle du sans-abrisme, ni de statistiques recensant les personnes concernées. Aucune stratégie nationale n’a par ailleurs été mise en place pour y remédier.

Une étude publiée en 2022, commandée par l’Office fédéral du logement, jugeait déjà les données disponibles insuffisantes et recommandait un suivi au niveau de la Confédération, des cantons et des communes. Elle fournissait aussi, pour la première fois, une estimation à l’échelle nationale. Environ 28% des communes avaient participé à une enquête et évalué le nombre de personnes sans abri sur leur territoire. Extrapolés à l’ensemble de la Suisse, les résultats faisaient état de 3810 personnes sans abri, tandis que 16 355 autres risquaient de perdre leur logement.

Cinq ans se sont écoulés depuis cette enquête en ligne auprès des communes. Les chiffres calculés à l’époque ne sont plus d’actualité, explique Jörg Dittmann, coauteur de l’étude et professeur à la Haute école de travail social de la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse (FHNW).

«Je serais prudent avant d’appliquer ces résultats à la situation actuelle»

Faute de données, impossible de savoir si la situation a évolué, ni dans quelle mesure. Nous avons donc mené notre enquête auprès de plusieurs villes.

La maison d'accueil La Prairie, à Berne.
La Prairie est un lieu «créé pour les personnes marginalisées par la société pour diverses raisons.»Image: watson

En hausse à Berne, stable à Bâle

La Ville de Berne recense actuellement 56 personnes sans abri, indique-t-elle à watson. Des travailleurs sociaux de rue mettent ce chiffre à jour toutes les deux semaines. Ils s’appuient aussi sur les signalements de la population, de la police et de l’administration municipale. Près de la moitié des personnes recensées sont de nationalité étrangère.

«Le nombre de personnes sans abri augmente régulièrement depuis plusieurs années», écrit une porte-parole du service social. Il arrive de plus en plus souvent que les personnes concernées ne restent que peu de temps à Berne avant de repartir. En vertu d’une réglementation cantonale, les structures publiques d’hébergement d’urgence doivent régulièrement refuser les personnes sans titre de séjour valable. La pression se reporte alors sur les structures d’urgence privées et religieuses, qui sont «très sollicitées et parfois même débordées».

Zurich procède autrement. Depuis 2024, le service social de rue Sip et l’œuvre sociale du pasteur Sieber effectuent deux fois par an des comptages à date fixe, dans la rue et dans les centres d’hébergement d’urgence. Ces relevés sont encore trop récents pour dégager une tendance, indique le Département des affaires sociales. En revanche, aucun centre d’hébergement d’urgence n’a dû refuser qui que ce soit en 2025: le nombre de places était suffisant.

L'hébergement d'urgence Sleeper, à Berne
Le centre d'hébergement d'urgence le Sleeper, à Berne.Image: keystone

A Bâle-Ville, le dernier comptage remonte à 2020. Il avait recensé 68 personnes sans abri. Aucune autre enquête n’a été menée depuis. Les centres d’hébergement d’urgence n’ayant été occupés qu’à environ 50% ces dernières années, le canton ne voit pas de signe d’augmentation. Selon Bâle-Ville, le programme «Housing First», lancé en 2020 et qui aide les personnes sans logement à accéder à un logement durable, pourrait y avoir contribué.

Les chiffres sont difficilement comparables, car les villes n’utilisent pas les mêmes méthodes. A l’échelle nationale aussi, le recensement serait complexe, explique l’expert Jörg Dittmann:

«Comment atteindre les personnes concernées? Comment définir le sans-abrisme? Faut-il aussi compter celles qui dorment chez des proches ou des connaissances parce qu’elles n’ont plus de logement?»

Certaines personnes passent aussi la nuit à l’abri des regards, dans des forêts, des parkings ou des souterrains difficiles d’accès. Malgré ces difficultés, Jörg Dittmann estime indispensable de tenter un recensement: «Nous devons au moins essayer.»

D’autres pays montrent pourtant que c’est possible. Les pays nordiques recensent régulièrement le nombre de personnes sans abri depuis des décennies. En Allemagne, une loi sur le suivi du sans-abrisme impose à l’Etat fédéral d’établir des statistiques officielles.

Un manque de volonté politique

Interrogé par watson, l’Office fédéral des assurances sociales (Ofas) rappelle que l’aide d’urgence et le soutien aux personnes dans le besoin relèvent de la compétence des cantons. Le suivi du sans-abrisme et les mesures pour le combattre incombent donc aux cantons et aux communes. La Confédération peut y contribuer, par exemple en finançant ponctuellement des projets de recherche.

Selon l’Ofas, le monitoring national de la pauvreté permet certes d’identifier les groupes à risque et de suivre l’évolution de la pauvreté, mais uniquement lorsqu’il existe des données. Il n’est donc pas possible d’analyser le sans-abrisme.

Berne et Bâle ne jugent pas non plus urgent de procéder régulièrement à un recensement à l’échelle nationale. A Berne, on souligne que le sans-abrisme concerne surtout les centres urbains et qu’il serait plus utile de renforcer les échanges entre les villes. Bâle estime de son côté qu’il serait judicieux d’adopter des définitions communes à toute la Suisse et de favoriser les échanges entre spécialistes, sans pour autant organiser systématiquement un recensement national.

Jörg Dittmann a du mal à comprendre que la Confédération exclue le sans-abrisme du monitoring national de la pauvreté:

«Le sans-abrisme est la forme la plus extrême de pauvreté»

A ses yeux, ce monitoring serait justement le bon outil pour recueillir, par exemple, des données sur le taux d’occupation des centres d’hébergement d’urgence. «Ce serait une manière pour la Confédération de reconnaître l’existence du phénomène.»

Dittmann pense que la réserve de la Confédération peut s’expliquer par une longue tradition suisse: celle de laisser à la société civile le soin de prendre en charge le sans-abrisme. De nombreuses soupes populaires, cafés sociaux et autres structures sont gérés par des associations privées ou des organisations religieuses. Mais il critique cette pratique: selon lui, les pouvoirs publics se déchargent ainsi d’une partie de leurs responsabilités.

Jörg Dittmann est coauteur de l’étude de 2022 sur le sans-abrisme en Suisse et professeur à la Haute école de travail social de la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse (FHNW).
Jörg Dittmann est favorable à un recensement des sans-abri dans toute la Suisse.Image: dr

Dittmann explique ainsi l’absence, encore aujourd’hui, d’obligation légale de tenir des statistiques en Suisse: «Il y a un manque de volonté politique» Or, selon lui, seules des enquêtes régulières permettraient aux autorités de mesurer l’ampleur du sans-abrisme et de prendre les mesures appropriées:

«Le sans-abrisme ne disparaît pas parce qu’on ferme les yeux»

Pour lui, la lutte contre le sans-abrisme concerne toute la société.

Une réalité méconnue

Retour à La Prairie, à Berne. Depuis plus de 40 ans, cette maison d'accueil vit de dons et des contributions de la Paroisse générale catholique romaine de Berne et environs. Comme Esther Streiff-Béraud, tous ceux qui y travaillent sont bénévoles. Grâce aux dons, l’équipe peut offrir des repas entièrement gratuits environ trois fois par mois. Mais elle travaille à flux tendus: les coûts ne cessent d’augmenter, alors que les dons stagnent.

Esther Streiff-Béraud, bénévole à la maison d'accueil La Prairie, à Berne.
Esther Streiff-Béraud aimerait que l’on parle davantage de la réalité des personnes sans abri.Image: watson

La bénévole souhaiterait donc que les pouvoirs publics s’engagent davantage et que la pauvreté soit mieux prise en compte:

«Beaucoup ignorent qu’en Suisse, certaines personnes dépendent de repas à petit prix. Et certains préfèrent peut-être aussi ne pas voir cette réalité.»

A 15 heures, la maison d’accueil ferme ses portes. Ce mercredi, Jan s'en va un peu plus tôt. Son accordéon sous le bras, il prend la direction du centre-ville. Il ne sait pas encore où il ira.

Il lui reste à tuer le temps jusqu’à 22 heures, lorsque le centre d’hébergement d’urgence Sleeper ouvre ses portes. Une place en dortoir y coûte cinq francs, c’est tout ce que ses maigres revenus lui permettent. Sinon, il devrait passer la nuit dehors. (trad. mrs)

Après un sujet compliqué, voici des chats moches...
1 / 13
Après un sujet compliqué, voici des chats moches...
source: imgur
partager sur Facebookpartager sur X
La canicule frappe en silence dans les rues de Genève
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Le centre de cette ville romande va changer
Bulle (FR) veut rendre son centre-ville davantage piéton. Un projet de réaménagement est mis à l'enquête en vue d'un début de chantier en 2027.
La Ville de Bulle (FR) veut offrir davantage d'espace pour les piétons au centre-ville. Elle met à l'enquête publique la première phase de ce réaménagement.
L’article