«Il y a de la pauvreté en Valais, mais elle est cachée»
Dans une arrière-salle, au sous-sol, six grandes tables pliables en bois attendent une trentaine de convives. Sur le mur, des peintures figuratives d’un berger portant un agneau blanc dans ses bras avec l’inscription «sauvé-e». A l'entrée, sur un tableau blanc, quelqu’un a écrit le slogan de l’Armée du Salut: «Soupe, Savon, Salut». Antonin Haab, soldat de cette organisation sociale et religieuse, en poste à Sierre depuis quatre ans, explique:
Sierre est la seule infrastructure valaisanne de la célèbre armée qui «fait la guerre à la misère, mais pas aux miséreux», selon la formule d'Antonin Haab. Fondée en 1865 à Londres par le pasteur méthodiste anglican William Booth, elle est rapidement devenue internationale. Son antenne valaisanne est très jeune en comparaison, puisqu’elle fête ses 20 ans ce week-end.
Comme tous les mercredis, Antonin Haab, et Nathalie Riard, «officière» et responsable de poste, servent un repas chaud à une trentaine de personnes. «Ce repas n’est pas seulement de la nourriture offerte, c’est surtout un moment de lien social», explique Antonin Haab.
Diplômé en sociologie et en théologie, Antonin Haab a travaillé dans l'administration publique, puis dans une haute école avant de rejoindre l’organisation. Il est alors formé pendant deux ans comme officier de l’Armée du Salut sur le terrain, notamment à des bases de travail social et de psychologie.
Les gens ne viennent pas seulement manger à Sierre. Il y a aussi de la gymnastique, des chants parent-enfant et la cérémonie religieuse du dimanche. L’antenne dispose aussi d’une chambre d’urgence mise à disposition par la commune. Chaque mois, une vingtaine de personnes ont encore recours à la consultation sociale.
Ainsi, il arrive assez souvent qu'il accompagne des personnes qui sont tombées entre les mailles du filet.
C'est souvent trop tard
En Valais, Antonin Haab est frappé par la gêne que ressentent les gens à l’idée de franchir la porte d’une institution sociale. «Il y a de la pauvreté en Valais, mais elle est souvent cachée. Malheureusement, quand les gens poussent notre porte, il est souvent déjà presque trop tard».
Antonin Haab et Nathalie Riard estiment ne pas avoir le recul suffisant pour percevoir une évolution dans la situation des plus précaires en Valais. A une exception près: «je pense que l’une des choses qui ont beaucoup changé ses dernières années en Valais, c'est l'augmentation importante des loyers», pointe Antonin Haab.
Les rares logements abordables sont dans des villages de montagne difficiles d’accès et peu adaptés pour des personnes qui ont besoin de conserver des liens sociaux et des possibilités d’emploi.
Antonin Haab se rappelle de cette femme, arrivée à l’âge de la retraite après avoir travaillé à l’étranger. Pour débloquer son droit aux prestations complémentaires, elle aurait dû se rendre dans les pays où elle avait travaillé et obtenir différentes attestations. «Mais cela n’était pas possible financièrement et en attendant, comme elle n’avait pas les revenus pour se loger, elle a vécu dans notre chambre d’urgence».
Ou de cet homme parti vivre sa retraite à l’étranger et rapatrié d’urgence pour des problèmes de santé. «Il n’avait plus d’assurance, plus de compte en banque, plus de téléphone». Et évidemment, pas de logement. Ou encore de ce jeune homme qui vivait au camping et n’osait pas pousser la porte d’un centre médico-social pour demander l’aide à laquelle il avait droit.
Parfois, le problème vient du fait de ne pas avoir d’adresse officielle et donc de ne pas pouvoir recevoir de prestations sociales. «Plusieurs personnes sont actuellement dans cette situation», souligne Antonin Haab.
Comme une sortie au resto
Marc* a dépassé l’âge de la retraite et il vient aux événements de l’Armée du Salut depuis qu’il est enfant. «A l’époque, je vivais dans le canton de Vaud. Puis je suis venu en Valais comme professeur de musique et j’ai commencé à fréquenter le poste de l’Armée du Salut à Sierre. La plupart des gens qui sont ici sont des réguliers».
Tout au fond de la salle, Carmen* est aussi une habituée. La quarantaine, elle s’est assise avec des hommes qu’elle connaît. «Nous, quand on vient ici, c’est notre sortie hebdomadaire au restaurant», explique, ironique, l’un des convives. Carmen est colombienne, mais elle a passé toute sa scolarité et toute sa vie en Valais. Elle a travaillé comme serveuse dans des tea-rooms et des bars de nuit ou comme vendeuse dans des échoppes. Et puis, elle s’est retrouvée au chômage.
Ce mercredi, c’est viande hachée, purée de patates et salade. Autour de la table, il y a eu des accidents, des douleurs physiques, mais on devine aussi des dépendances que l’on préfère taire.
