Les hommes suisses se ruent sur les «lunettes de pervers»
Elles filment, écoutent et peuvent désormais s'appuyer sur l'intelligence artificielle. Malgré les inquiétudes qu'elles suscitent pour la vie privée, les lunettes connectées connaissent un véritable boom. Chez Digitec et Galaxus, leurs ventes ont quadruplé en un an.
Entre janvier et septembre, les deux enseignes ont écoulé plusieurs milliers de paires, soit une hausse de 307% par rapport à la même période de 2025. Ray-Ban et Xreal dominent les ventes, devant RayNeo, Viture et Oakley, selon Galaxus. Et le profil des acheteurs est particulièrement marqué: 87% sont des hommes.
Longtemps cantonnées à un marché de niche après l'échec des Google Glass, les lunettes connectées bénéficient désormais des progrès de l'intelligence artificielle. Certains modèles peuvent notamment aider des personnes sourdes à suivre une conversation ou décrire leur environnement à des personnes aveugles.
Les lunettes connectées inquiètent en Suisse
Mais leur discrétion pose aussi problème, comme le reconnait un rédacteur de Galaxus:
Equipées de caméras et de microphones, elles permettent de filmer des personnes qui ne réalisent pas nécessairement qu'elles sont enregistrées.
Le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT) avait ainsi averti auprès de watson que ces appareils présentaient un «risque accru pour les droits de la personnalité de tiers». Leur apparence de lunettes ordinaires rend les enregistrements particulièrement discrets, tandis que les images peuvent ensuite se propager rapidement sur les réseaux sociaux.
Et l'intelligence artificielle inquiète particulièrement après des cas problématiques où des vidéos ont ensuite été altérées pour dénuder des femmes filmées à leur insu.
En outre, en février, le New York Times révélait que Meta travaillait activement à intégrer un outil de reconnaissance faciale qui permettrait d'identifier en temps réel les autres utilisateurs des plateformes Meta telles qu'Instagram et Facebook. Et l'inquiétude semble justifiée, puisque cette nouvelle fonction pourrait fournir un outil puissant aux harceleurs et aux agresseurs sexuels potentiels
Un porte-parole de Meta a par la suite affirmé au magazine technologique Wired que l'entreprise ne propose pas une telle fonctionnalité et que son introduction n'interviendrait qu'après mûre réflexion. Néanmoins, une enquête postérieure du même média a découvert que Meta avait déjà intégré le code source de la fonctionnalité dans l'application fournie avec les lunettes connectées. Il aurait donc suffi de l'activer. Après la publication de l'enquête, Meta a discrètement supprimé le code source via une mise à jour logicielle.
Interrogée sur ces informations, la porte-parole du Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT) nous répondait:
La Suisse réfléchit à légiférer sur les lunettes connectées
En Suisse, les personnes qui filment dans l'espace public restent responsables de l'utilisation de leurs lunettes. Elles doivent informer les personnes enregistrées et obtenir leur consentement au traitement des données. Des violations peuvent entraîner des conséquences civiles, mais aussi pénales.
Mais la question demeure politique. Le conseiller national vert Raphaël Mahaim a déposé en septembre une motion réclamant un nouveau cadre juridique. Il souhaite notamment qu'un indicateur visible et impossible à désactiver signale tout enregistrement. Le texte demande également que les fabricants démontrent avant la commercialisation que leurs appareils respectent la vie privée. L'utilisation de lunettes connectées avec de la reconnaissance faciale en temps réel devrait par ailleurs être provisoirement interdite, avec certaines exceptions.
A Lucerne, les Verts ont également réclamé des règles pour les piscines publiques et d'autres lieux accessibles au public. Tout comme à Berne où une majorité des membres du conseil municipal a signé une motion similaire demandant une régulation stricte.
Dans le canton de Vaud, une interpellation des Verts Libéraraux demandait que les lunettes connectées soient interdites dans les établissements scolaires:
De son côté, la conseillère nationale Isabelle Chappuis a sollicité le Conseil fédéral sur cette problématique:
Dans les colonnes du 24 Heures, la politicienne reproche au Conseil fédéral son double discours: il «reconnaît le problème, les signaux lumineux sur les lunettes ne suffisent pas», mais «en tire la conclusion inverse: ce serait à l’utilisateur de s’assurer que les personnes concernées savent qu’elles sont enregistrées et qu’elles y consentent.» Pour Isabelle Chappuis, «demander son consentement à chaque passant est irréaliste: une règle que personne n’appliquera n’est pas une protection, c’est tout au mieux une politesse.»
Pour l'heure, aucune interdiction générale ne se profile en Suisse pour ces lunettes surnommées parfois «lunettes de pervers». Et les chiffres de vente montrent que les polémiques ne freinent visiblement pas l'intérêt de certains consommateurs.
