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«L’hôpital c’est une F1: performante, mais une poussière et elle dérape»

Grève chuv 23 juin 2021 lausanne

Image: watson

Le personnel du Chuv s'est mobilisé mercredi et les infirmières ont crié pour que leur profession soit revalorisée. Le sociologue Philippe Longchamp nous explique pourquoi, à ses yeux, elles sont des victimes collatérales du néolibéralisme.



Ils soignent les autres mais ne se sentent pas soignés. Ce mercredi à Lausanne, une partie du personnel du Chuv est descendue dans la rue pour demander une amélioration de ses conditions de travail et de salaire.

Parmi les soignants et les membres de l'administration qui ont brandi slogans et banderoles pour se faire entendre, les infirmières ont avancé avec colère et détermination. Elles veulent être reconnues pour leurs compétences. Philippe Longchamp, sociologue et professeur à la Haute École de Santé Vaud (HESAV), a beaucoup étudié la profession infirmière. Il nous livre son analyse sur la crise qui étouffe actuellement le Chuv.

Le personnel du Chuv a dénoncé des conditions de travail difficiles. Sociologiquement, la profession d’infirmier est-elle ingrate?
Philippe Longchamp Oui. «Ingrate» sonne de façon très péjorative, mais disons que c’est une profession dominée. Historiquement, ce métier était en grande majorité féminin et aujourd’hui en Suisse, encore 85% des infirmières sont des femmes. De plus, ce métier est doublement dominé car il est au contact direct de la profession médicale, historiquement masculine, qui est très valorisée.

Les manifestants ont pointé la pénibilité de leur travail, leur état d’épuisement et demandent, pour certaines fonctions, une revalorisation salariale. Au niveau des rémunérations, les infirmières sont aussi dominées?
Absolument. En Suisse romande, leur salaire moyen en EPT (équivalents plein temps) est de 6 400 francs. C'est un montant honnête qui se situe légèrement au dessus de la moyenne suisse. Mais lorsqu’on compare ce chiffre avec la rémunération d'individus qui ont suivi une formation équivalente, on observe qu'il est plus bas de 1000 francs. De plus, s’agissant d’une profession féminine, 65% des infirmières travaillent à temps partiel et leur salaire effectif moyen est de 5200 francs.

«En résumé, peu importe dans quel sens on regarde, on voit que les infirmières ne sont pas payées au juste prix»

Ce salaire qui n’est «pas juste», d’où vient-il?
La raison est encore une fois historique. Infirmière, c’était à la base une profession considérée comme du bénévolat, un travail «normal» pour une femme et donc qui n’a pas besoin d’être monnayé. Il y a aussi une inégalité due au genre qui persiste. Enfin, la troisième raison est politique. Les infirmières sont très nombreuses (environ 80 000 en Suisse). Augmenter leur salaire, même un petit peu, c’est tout de suite devoir sortir un énorme budget. Mais l’argument qui dit que «c’est trop cher», souvent avancé par la droite, n’est qu’un point de vue.

«Décider de revaloriser cette profession, c’est choisir de donner moins ailleurs, aux banques par exemple»

Cela vaut aussi la peine de sortir de cette vision comptable: les infirmières sont en fait le symbole de toute la classe moyenne. Quand elles éternuent, c’est tout la classe moyenne qui s’enrhume. Si on voulait vraiment prendre au sérieux leurs revendications, il faudrait revoir tout le principe de redistribution des richesses.

Le manque de reconnaissance des compétences des soignants, dénoncé par les grévistes, a-t-il quelque chose de systémique?
Toutes les professions dominées et féminines souffrent du même problème d’invisibilisation. L’enseignement et le secrétariat le ressentent aussi. On remarque les travailleuses uniquement quand il y a des soucis et il est très difficile pour elles de se distinguer.

«Une infirmière qui travaille très bien, on dira qu’elle fait juste son boulot. Un chirurgien qui travaille très bien, il va faire la Une des journaux»

Pourquoi a-t-on cette impression qu’à la «moindre» grippe - et on ne parle même pas de la pandémie - les hôpitaux sont sur le point d'imploser?
On a fait le choix politique, très néo-libéral, de considérer les hôpitaux comme des entreprises privées qui doivent faire du chiffre et du bénéfice. On leur a alors retiré tout ce qu’on considérait comme de la «matière grasse». L’hôpital est comme une voiture de Formule 1: Elle est très rapide et performante par beau temps, mais il suffit d’une poussière sur la piste pour qu’elle parte en vrille. Le Covid a seulement été un révélateur de la fragilité de nos systèmes de soin et de la précarité des soignants. Les infirmières ne l’ont pas attendu pour dénoncer leurs conditions de travail. Elles le font depuis des années.

Est-ce qu’un jour, l’hôpital ne sera plus un lieu de tensions?
La tendance n’est pas favorable, sinon ces infirmières ne seraient pas en grève. Cette mobilisation est un très mauvais signe, non pas uniquement pour la profession mais pour toute la classe moyenne, qui est le pilier de nos démocraties. Aujourd’hui on fait des histoires pour leur distribuer une prime Covid symbolique de 900 francs, alors on est encore bien loin d’une augmentation salariale pérenne. On ne va pas du tout dans la bonne direction et il faudrait un grand séisme sociétal pour que cela change.

Manifestation du personnel soignant du CHUV à Lausanne

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