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Work in progress

«Ces deux années ont changé ma vie»

Mélanie Lutz, qui se qualifie d’entrepreneuse sociale, veut conférer une dimension sociale à une activité commerciale. Or, cette ambition peut être épuisante et requérir une énergie considérable, elle l’a appris dans l’un des pays les plus pauvres au monde. Mais contre vents et marées, cette ingénieure civile poursuit son engagement en lançant sa propre startup pour des logements dignes.
22.03.2022, 11:0322.03.2022, 13:14
Guy Studer
Guy Studer
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Les jeunes travailleurs et entrepreneurs sont devenus plus idéalistes. Sondages et études attestent que l’importance du salaire diminue, tandis que l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée ou d’autres objectifs supérieurs prennent de l’importance.

C’est également le cas de Mélanie Lutz. Celle qui dispose de la double nationalité française et suisse a su très tôt qu’elle ne voulait pas embrasser une carrière professionnelle traditionnelle. Elle a mis à profit ses études d'ingénieure civile à l'HEPIA de Genève et son expérience professionnelle pour soutenir, entre autres, des projets de construction sociale au Nicaragua avec une ONG.

Après son expérience de travail humanitaire dans plusieurs pays, la jeune femme de 32 ans a fondé la startup Hurbanity pour permettre aux gens de vivre dans des logements dignes. L'entrepreneuriat social est un terme technique. Il décrit le grand écart entre l'esprit d’entrepreneur et la plus-value sociale. Mélanie nous explique dans cette interview ce que cela signifie.

As-tu toujours cherché à donner du sens à tes actes ?
Mélanie Lutz: Oui, depuis que j’ai 14 ans, je veux travailler dans le domaine humanitaire et j’ai d’ailleurs orienté ma carrière professionnelle dans ce sens. Les valeurs sont plus importantes que tout à mes yeux. Et comme j’ai grandi dans une famille d’entrepreneurs, j’ai découvert cet aspect très tôt.

Tu as réalisé ton souhait de devenir cheffe de chantier et tu as poursuivi des études HES d’ingénieure civile. Comment as-tu trouvé cet environnement très masculin?
Lors de la dernière année d’étude, nous étions tout juste trois femmes parmi 20 étudiants dans ma classe. Au travail après les études, nous n’étions que trois femmes parmi 130 personnes sur le chantier. En principe, les hommes sont contents d’avoir des femmes autour d’eux pour le travail, même s’il y a eu des situations difficiles. Ainsi, alors que j’étais cheffe de chantier, on m’a souvent demandé quand se terminait mon stage: mes compétences étaient donc remises en question ou on m’a tout bonnement ignoré. J’ai d’une part répondu avec humour et d’autre part par des actes. Un exemple:

«Au Nicaragua, les choses étaient compliquées au début. Tout y est extrêmement hiérarchisé. On suivait mes consignes, mais on me saluait à peine. Or, un jour, un travailleur a eu des problèmes avec son casque de chantier jaune. Je lui ai donné le mien qui est blanc et qui est en principe réservé aux employés plus hauts placés. Cela me semblait une évidence, mais les collaborateurs l’ont perçu comme un geste extraordinaire. A partir de ce moment-là, on m’a témoigné davantage de respect.»

Comment as-tu vécu ta mission au Nicaragua?
Le Nicaragua est le deuxième pays le plus pauvre d’Amérique latine, derrière Haïti. En ce sens, ces deux années ont changé ma vie. J’ai soutenu les ingénieurs civils sur place, par exemple pour superviser et gérer les projets de construction de logements sociaux. En retour, ils m’ont appris à maçonner car je ne connaissais jusqu’alors que le travail avec le béton. Au fil du temps, j’ai aussi pris en charge la formation continue des travailleurs. Avec un soutien relativement réduit, nous avons pu réaliser de grandes avancées en matière de construction de bâtiments. Cette expérience a donc également changé ma façon de voir les missions humanitaires.

Comment?
J’ai vu les efforts impressionnants en temps et en énergie qu’une ONG doit déployer pour la recherche de fonds. Il faut régulièrement adapter le projet pour qu’il convienne aux bailleurs de fonds et pendant ce temps, on ne peut quasiment pas se concentrer sur la mission centrale. C’est tout simplement épuisant. Cela finit par réduire l’effet voulu et par peser sur l’innovation.

Mélanie Lutz
Mélanie Lutz

C’est donc la raison pour laquelle tu as fondé Hurbanity?
Oui, exactement.

Comment peut-on financer une telle startup?
Je voulais appliquer l'entrepreneuriat social à la construction de logements sociaux. Mais tout le monde pensait que c'était utopique. J'ai donc voyagé et interviewé des familles vivant dans des favelas et des cités de logements sociaux pour savoir si mon idée était vraiment utopique. Mon idée a toujours été bien accueillie, notamment en Colombie, où les anciens rebelles des FARC, les autorités locales ainsi que les Nations unies se sont montrés intéressés. En 2019, je suis revenue en Suisse pour la recherche de fonds. Les fonds étaient là mais le Covid est arrivé.

Une coupure contrainte?
Oui, car je voulais me rendre en Colombie pour faire avancer le projet. Tous les deux mois, j’ai reporté le voyage. Fin 2020, nous avons dû changer d’approche. Nous avons embauché quelqu’un en Colombie. Or, au printemps suivant, nous avons constaté que certains employés locaux avaient présenté Hurbanity aux gens là-bas comme une ONG offrant des maisons gratuites. Mais l'idée n'avait jamais été de construire gratuitement et nous l'avions toujours fait savoir. J'ai donc dû prendre la décision la plus difficile de ma vie: enterrer le projet. Nous avons dû rembourser l'argent que nous avions déjà promis.

Et pourtant, Hurbanity existe toujours?
La vie fait bien les choses: nous avons été sélectionnés quelques jours plus tard pour un challenge de la Confédération. Nous avons ainsi bénéficié des services d’un coach qui nous a montré comment procéder à une réorientation. Nous sommes maintenant en train de développer un certificat. Les entreprises, les organisations ou les particuliers peuvent l'obtenir. Il atteste qu'un projet de logement social a été réalisé de manière inclusive et durable:

«C'est notre caractéristique: la durabilité sous forme du facteur humain»

Avec les revenus générés par le label, nous souhaitons à terme aider les communes locales à développer leurs propres projets pour des logements dignes. De plus, nous aimerions trouver un partenaire de développement en Suisse dans les années à venir afin de pouvoir nous développer. Actuellement, je travaille toujours à 90% dans une entreprise de construction. Un jour, j'aimerais pouvoir me consacrer entièrement à mon entreprise.

Selon les sondages, l’une des préoccupations principales des jeunes de ton âge est la prévoyance vieillesse. Quelle importance revêt l’argent à tes yeux?
Je voudrais répondre par une autre question: qu’est-ce que l’argent si l’on n’a pas une belle planète intacte pour y vivre? Si nous avons tout détruit et qu’il y règne la guerre? Je pense que la vie est pleine de surprises et qu’il est plus important à mes yeux de profiter de ma vie que de gagner de l’argent. Et quand je travaille pour Hurbanity, je n’attends pas le week-end avec impatience, je n’ai pas besoin de vacances. C’est pourquoi cette question n’a pas importance à mes yeux.

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