Ce thriller sur les secrets de Facebook est d’utilité publique
De l’eau a coulé sous les ponts depuis le film The Social Network (2010), tout comme Facebook, passé d’une plateforme sociale, amicale et familiale à un empire numérique capable d’influencer l’opinion et de faire basculer des gouvernements. Seize ans plus tard, ce second volet dépeint une création ayant viré au monstre. C'est désormais «l'heure des comptes», comme le suggère le terme «reckoning» présent dans le titre.
La bande-annonce:
Devenu culte, le long-métrage de David Fincher s'appuyait sur l'esthétique léchée du cinéaste et l'écriture percutante du scénariste Aaron Sorkin, réputé pour ses répliques ciselées et son rythme haletant. Porté par la performance de Jesse Eisenberg sous les traits de Mark Zuckerberg, le récit retrace son ascension vertigineuse au fil d'un drame intense sur l'ambition, sublimé par une réalisation virtuose et la bande originale hypnotique de Trent Reznor et Atticus Ross.
The Social Reckoning n'a peut-être pas la forme grandiose de son aîné, mais le fond n'en a pas à rougir. Cette suite n’a en commun avec le premier volet que son scénariste, qui passe cette fois derrière la caméra. Le film prend la forme d’une enquête journalistique et s’inscrit dans la tradition des films sur la presse, rappelant Spotlight (2015), Pentagon Papers (2017) ou encore She Said (2022), qui revenait sur l’enquête du New York Times ayant contribué à faire tomber Harvey Weinstein.
Les «Facebook Files»
Le film s’inspire de l’histoire vraie de Frances Haugen, une jeune ingénieure chez Facebook qui sollicite l’aide de Jeff Horwitz, journaliste au Wall Street Journal. Cheffe de produit principale au sein de l’équipe chargée de lutter contre la désinformation civique, elle constate que l’entreprise privilégie systématiquement ses profits au détriment de la sécurité publique et de la santé mentale de ses utilisateurs.
Le duo, porté par l’actrice oscarisée pour Anora (2024), Mikey Madison, et Jeremy Allen White (The Bear), est à l’origine de l’affaire dite des «Facebook Files», révélée en 2021. Celle-ci a notamment mis en lumière les effets de l’algorithme du réseau social et les accusations selon lesquelles la plateforme aurait favorisé la diffusion de contenus clivants, haineux et de fausses informations afin de maximiser l’engagement des utilisateurs.
En parallèle, le film suit un Mark Zuckerberg, incarné par Jeremy Strong (Succession), impassible et hypercontrôlant, à une époque où il n’avait pas encore redoré son image à coups de t-shirts noirs amples et d’une coupe de cheveux de surfer aux boucles savamment balayées par le vent.
Le film joue sur une double temporalité et jongle entre l’enquête du Washington Post, menée sur deux années, et le présent de Mark Zuckerberg, durant sa préparation pour son audition devant le Congrès américain en 2021, confronté à la fois à ces révélations implacables et aux conséquences de l’assaut du Capitole lors de l’investiture du président actuel, délibérément jamais nommé. La plateforme de Meta a en effet été mise en cause dans la circulation de contenus politiques ayant contribué au climat ayant précédé le 6 janvier 2021, comme l’ont révélé plusieurs travaux et témoignages.
Du pur Sorkin
Pour les amateurs de films et de séries américaines, le nom d’Aaron Sorkin est généralement synonyme de qualité. La plume du scénariste s’est illustrée dans le registre judiciaire, avec Des hommes d’honneur (1992) ou Les Sept de Chicago, qu’il a réalisé en 2020, mais aussi dans les coulisses du pouvoir, de la politique et des médias avec les séries The West Wing et The Newsroom. Il s’est également intéressé à ceux qui ont façonné la tech, à l’image de Mark Zuckerberg ou de Steve Jobs dans le film éponyme de Danny Boyle, sorti en 2016. The Social Reckoning est un peu la somme de tout cela.
Si le film brille, c’est bien par son écriture. Sorkin traite les répliques comme une partition musicale, accordant autant d’importance au son, au tempo et aux syllabes qu’au sens des mots. Les lignes sont récitées au diapason par son casting, notamment par Mikey Madison et Jeremy Allen White, dont l’alchimie à l'écran est un vrai plaisir. Une alchimie également partagée entre Jeremy Strong et l’humoriste Bill Burr, qui incarne le conseiller de Mark Zuckerberg, un homme qui ne mâche pas ses mots et l’un des rares à parvenir à faire sortir le géant de la tech de ses gonds.
Malheureusement, la platitude de la mise en scène, bien trop sage pour briller, empêche The Social Reckoning de s’imposer comme une grande œuvre de cinéma. Malgré ses champs-contrechamps paresseux, ce long-métrage n’en demeure pas moins d’utilité publique, puisqu’il met en lumière les travers délibérés des réseaux sociaux, à la fois dangereux pour la jeunesse et pour l’équilibre des démocraties.
Voilà quelques années maintenant que les extrêmes l'emportent dans les urnes, dans un contexte où les réseaux sociaux contribuent à la radicalisation politique. Alors que notre temps d’attention est dévoré et que les médias de référence, ainsi que les consensus scientifiques, sont bafoués par des torrents de fake news dont les réseaux sociaux sont les robinets, le film d’Aaron Sorkin apparaît comme une piqûre de rappel sur la responsabilité de Meta et de son fondateur dans les dérives de nos sociétés. Vivement qu'il s'intéresse à l'IA et aux nouveaux géants de la tech.
«The Social Reckoning» est à voir au cinéma dès le 7 octobre 2026. Durée: 1h 52m.
