Tom Cruise brise son image de héros dans «Digger»
Tom Cruise est sans aucun doute l’une des dernières grandes stars hollywoodiennes. Bien sûr, Brad Pitt et Leonardo DiCaprio ne sont pas loin derrière, mais Tom, 64 ans, enchaîne les blockbusters, les drames et les comédies depuis plus de quarante ans. Il a d’ailleurs collaboré avec certains des plus grands cinéastes contemporains du cinéma américain, comme peu d’acteurs avant lui.
Pour vous faire la liste, et elle est impressionnante: il a tourné sous la direction de Stanley Kubrick, Steven Spielberg, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Brian De Palma, Ridley et Tony Scott, Michael Mann, Robert Redford, Paul Thomas Anderson, ou encore, plus récemment, Alejandro González Iñárritu dans Digger, qui sort en salles ce mercredi 30 septembre.
Un curriculum particulièrement impressionnant que l’on a peut-être tendance à oublier, tant au cours de la dernière décennie l’acteur, producteur et cascadeur Tom Cruise s’est consacré à sa saga Mission: Impossible, tout en tournant principalement des films plus mineurs entre chaque volet. C’est donc avec Digger que l’acteur revient confirmer ses talents de métamorphe avec une performance qui pourrait bien lui permettre de décrocher enfin l’Oscar qu’il n’a encore jamais remporté au cours de sa prestigieuse carrière.
La bande-annonce:
Dans ce film, Tom Cruise fait enfin son âge, caché sous un impressionnant maquillage qui le rend dégarni, bedonnant et grisonnant. Il y incarne Digger Rockwell, magnat du pétrole et accessoirement l'homme le plus puissant du monde, qui se voit bien emprunté lorsque le réchauffement climatique qu'il a lui-même provoqué est à la source de nombreux désastres. Porté par son égo surdimensionné, celui-ci se lance dans une mission quasi divine afin de prouver qu'il est bien le sauveur de l'humanité.
Le monde est un cirque
«Toute similitude avec des personnages ou des événements actuels serait purement fortuite» devrait-on lire à la fin du générique. Pourtant, Digger résonne particulièrement avec l’actualité, tant il se présente comme une satire de notre société occidentale, largement chapeautée par les Etats-Unis.
Que ce soit le capitalisme mortifère dirigé par des vieillards cupides et déconnectés, l’hypocrisie des start-up spécialisées dans les énergies renouvelables, la tendance du gouvernement américain à tout régler par la foi et les armes, ou encore le mépris du consensus scientifique sur le climat, le long-métrage d'Alejandro González Iñárritu se présente comme une caricature cynique des années 2020 avec une justesse terrifiante.
Mais le film ne se limite pas qu'à rire des puissants. Lorsque l’Europe est frappée par une catastrophe climatique, Digger Rockwell, face aux membres du Parlement européen, livre un discours d’une lucidité implacable sur leur hypocrisie, et un peu la nôtre, lors d’une scène presque tragi-comique qui, à elle seule, pourrait presque valoir à Tom Cruise une statuette. Une scène mémorable incapable de laisser le spectateur indifférent. Sous cette satire de surface, Digger creuse de nombreuses couches pour dresser un portrait nuancé de notre civilisation et du chemin tragique qu'elle emprunte.
La mise en scène, pensée comme une vaste pièce de théâtre, s’accompagne d’une distribution d'acteurs et actrices remarquables. Aux côtés de Tom Cruise, le casting réunit notamment Sandra Hüller, John Goodman dans le rôle d’un président des Etats-Unis pastichant Donald Trump, Riz Ahmed, Jesse Plemons, Emma D’Arcy ou encore Michael Stuhlbarg.
Ce côté vaudeville, totalement assumé par Alejandro González Iñárritu, est peut-être ce qui laissera certains spectateurs sur le côté. Car Digger n’est pas un film conventionnel: il est la somme de plusieurs formes d’expression artistique, où l’art vivant vient s’entrecroiser avec le septième art à travers une hybridation à la fois technique et thématique. Les amateurs de classicisme vont devoir prendre sur eux: Digger est un film en relief qui se regarde sans lunettes 3D.
Une incroyable mise en scène
Le Mexicain Alejandro González Iñárritu est connu pour deux choses: son exploration viscérale de thèmes profonds, portée par des acteurs d’exception, et les prouesses techniques immersives de ses réalisations. Digger est une synthèse des deux, le cinéaste travaillant sur ce projet depuis une décennie avec Tom Cruise, qui officie également comme producteur. Le personnage de Digger Rockwell n’est donc pas une simple interprétation, mais un véritable rôle de composition pour l’acteur.
De ses débuts plus classiques, où le réalisateur oscarisé faisait déjà preuve d’audace avec sa trilogie sur la mort — Amours chiennes (2000), 21 Grammes (2003) et Babel (2006) — Alejandro González Iñárritu s’est ensuite imposé des défis toujours plus complexes, que ce soit avec l’utilisation du plan-séquence dans Birdman (2014) ou le tournage intégralement en lumière naturelle dans The Revenant (2015). Deux films encensés par la critique, qui leur ont valu une pluie de récompenses.
Ce virage artistique a lieu lors de sa rencontre avec le directeur de la photographie Emmanuel Lubezki en 2014, avec qui Iñárritu travaille depuis, métamorphosant son cinéma qui privilégie désormais l’expérience sensorielle totale.
En effet, depuis Birdman, auquel Digger emprunte énormément, les films d’Alejandro González Iñárritu ont pris le chemin de l’onirisme et de la méta-fiction. A l’instar de ses confrères Wes Anderson, Terry Gilliam ou Yórgos Lánthimos, son cinéma possède désormais une patte visuelle et structurelle immédiatement reconnaissable, que les détracteurs d’un cinéma maximaliste pourront juger éminemment pompeuse.
Pompeux, Digger ne pourrait guère l’être autrement, puisque le film repose sur l'orgueil démesuré de son personnage, lui-même interprété par l’un des acteurs les plus égocentriques de toute l’industrie hollywoodienne.
Cependant, sous ses airs balourds, le long-métrage fait preuve d'une intelligence subtile et malicieuse, puisque ce n’est ni plus ni moins qu’un véritable manifeste face à une dystopie prophétique, dissimulé derrière le grotesque d’une comédie satirique. Aux spectateurs insensibles au discours sous-jacent, à son cabotinage et à son décorum en carton-pâte, il se pourrait bien qu’il s’agisse de l’un des pires films qu’ils verront cette année.
Quant à la prestation de Tom Cruise, on pourra la trouver caricaturale, mais seule la mauvaise foi pourrait contester qu’il s’agit de l’une de ses performances d'acteur les plus mémorables depuis Magnolia (1999). Extraordinaire ou insupportable, cela ne dépendra que de votre jugement face à cette satire d’une réalité qui, elle-même, confine à l’absurde.
«Digger» de González Iñárritu avec Tom Cruise est à voir au cinéma dès le 30 septembre 2026.
