J'ai passé 12 heures avec des fans de «Twilight» et on a perdu la tête
Il est 11h02, ce samedi 31 octobre, lorsque les premiers applaudissements éclatent au cinéma Pathé, au Flon, à Lausanne. Deux minutes de Twilight, Bella n'a sûrement même pas eu le temps de comprendre pourquoi elle a quitté l'Arizona pour s'installer dans une forêt humide. Ailleurs en Suisse, d’autres salles accueillent un même public nostalgique pour vivre ce marathon. Force à nous.
L'heure est aux retrouvailles avec Bella, Edward, Jacob, les filtres bleus, les regards langoureux et notre adolescence «pas si lointaine» (chut, dites rien). On est en 2008.
Autour de moi, la foule semble en majorité composée de millennials. Des gens qui, comme moi, ont grandi avec les aventures sentimentales d'une ado tiraillée entre un vampire centenaire et un loup-garou allergique aux T-shirts.
11h10, le verdict tombe
Il faut à peine dix minutes pour que la salle révèle ses préférences. Quand Jacob Black apparaît à l'écran, personne ne bronche. Mais quand Edward Cullen débarque, les spectateurs explosent. Cris, applaudissements. Le peuple a parlé. TEAM EDWARD. 18 ans après la sortie du premier film, le vampire blafard semble n'avoir rien perdu de son pouvoir de séduction.
A 11h22, c'est au tour du docteur Carlisle Cullen de faire son entrée. Cette fois, les cris s'accompagnent de gloussements. Tiens, le père d'Edward possède lui aussi un bon capital séduction. Standing ovulation. Intéressant. Nous y reviendrons.
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Les réactions fusent à chaque scène culte. La salle part en sucette devant l’air d'Edward quand il rencontre sa future dulcinée en cours de biologie.
A en juger par son expression, Robert Pattinson se demande si Kristen Stewart vient de s’envoyer une raclette à l'ail. Et pourtant, je suis aux anges devant ce jeu d'acteur en carton. Rob, on t’aime.
«This is the skin of a killer, Bella»
Les premières notes de Eyes on Fire, de Blue Foundation, retentissent. «Hoa hoa hoa…» DU GRAND ART. Mon petit cœur de millennial menace d'exploser.
Quelques notes suffisent pour nous replonger dans une époque de jeans slim, de franges de côté et de sentiments beaucoup trop intenses pour un type qui ressemble à un cadavre.
Lorsque Bella assène à Edward qu'elle sait ce qu'il est, la tension gagne la salle. ALORS QU’ON CONNAIT DEJA L’HISTOIRE. Puis le vampire expose sa peau scintillante au soleil.
Dans les fauteuils, les gloussements se font entendre. Le plus fascinant, c'est que le public semble capable de se moquer de Twilight tout en continuant de l'adorer. Lorsque les Cullen entament leur mythique partie de baseball sur Supermassive Black Hole de Muse, les cris reprennent.
A 12h54, le premier film s'achève sous les applaudissements. Il en reste quatre.
Le naufrage de Jacob
Deuxième film, Tentation. Le mélodrame monte d'un cran. Edward annonce à Bella qu'il la quitte. Dans la salle, des rires s'élèvent devant cette rupture jouée avec un sérieux presque douloureux. A 17 ans, tragédie absolue. A 35 ans, tragédie absolue, mais avec un léger fou rire. C'est peut-être ça, le pouvoir de Twilight. Certaines scènes étaient déjà kitsch à l’époque, mais on est quand même contents de les revoir.
Pendant ce temps, Jacob tente sa chance, désespérément. Il répare des motos, offre son épaule pour pleurer. Lorsque Bella frôle de s’ouvrir le crâne, il retire son T-shirt pour éponger son front ensanglanté, bien sûûûr. Dans la salle, les gloussements explosent.
Quelques scènes plus tard, il tente de lui prendre la main au cinéma. Bella lui explique qu'elle a besoin de lui, mais pas de cette manière, car madame est toujours amoureuse d’un mort qui s'est fait la malle. Nouveaux rires. JACOB SE FAIT FRIENDZONER ET LE PUBLIC ADORE ÇA.
Le pauvre traverse ensuite une crise existentielle. Il se coupe les cheveux, refuse de voir Bella et de porter des T-shirts. Le kitsch atteint des sommets. Edward revient et rétablit l’équilibre cosmique.
Cris. Applaudissements. La démocratie a encore parlé. TEAM EDWARD, même s’il a surtout été un hologramme translucide à dire «ne fais pas ça, Bella» dans ce film.
15h50, caféine et réserves stratégiques
Troisième film. Hésitation. Voilà bientôt cinq heures qu’on est là, à s’envoyer les mélodrames du triangle amoureux le plus pété de l’Histoire avec un grand H. Si mon enthousiasme reste intact, il faut reconnaître qu'un marathon Twilight exige de l'endurance. Hop, un café dans le gosier.
Dans la salle, les mêmes scènes continuent de déclencher les mêmes rires qu'à l'époque. Notamment lorsque Charlie Swan tente de parler de contraception avec sa fille, qui finit par lui balancer qu'elle est vierge pour couper court.
Il faut ensuite survivre à la scène de la tente. Jacob, transformé en radiateur, réchauffe Bella sous le regard d’Edward, tandis que les deux rivaux discutent de leurs sentiments avec le plus grand sérieux. Dans la salle, les fous rires s'enchaînent. C’EST SI KITSCH.
A la fin du troisième film, les cris reprennent, l'enthousiasme est toujours là. Mon propre avenir à court terme paraît nettement moins romantique. Car mes provisions commencent à m'inquiéter. Il me reste quelques Blevita, six carottes et une barre de céréales. Send help. Send food.
20h15, les carottes sont cuites
Quatrième film. Révélation, première partie. Et avec lui, le switch. Après neuf heures devant des vampires végétariens, des loups-garous torse nu et des déclarations suintantes, le public semble commencer à fatiguer. Les rires deviennent nerveux.
Il faut dire que le scénario ne nous aide pas. Notamment avec cet accouchement atroce qui ferait passer Alien pour une campagne pour le réarmement démographique. Et que dire lorsque le bébé Renesmée apparaît? Rarement le cinéma aura donné naissance à un nourrisson aussi terrifiant. Le miracle de l'amour entre une humaine et un vampire ressemble à une poupée possédée. Dans la salle, les rires fusent.
A 20h15, nous avons quatre films au compteur. Je suis au bout du rouleau. Mon cerveau ressemble à une purée de carottes. D’ailleurs, il m'en reste quatre dans mon sac. Il faut tenir bon. Plus qu'un film. LA LUMIERE AU BOUT DU TUNNEL.
21h01, deux carottes et une crise existentielle
Le cinquième et dernier volet vient à peine de commencer que des cris retentissent déjà dans la salle. Aucune raison apparente. Les nerfs commencent collectivement à lâcher. Je mange deux carottes et décide d'ouvrir mon dernier paquet de Blevita. PLUS RIEN NE PEUT M'ARRETER.
Et voilà que Jacob décide de montrer à Charlie que le surnaturel existe en lui dévoilant qu’il est moitié loup. Comment? En se déshabillant devant lui, évidemment. Qui ne propose pas de strip-tease à son «presque ex-beau-père qui est finalement le papy du bébé humain dont il s’est imprégné»?
Lorsque son T-shirt s'envole, la salle pète un câble. Roulades et cascades. On est des adultes. On a le droit de vote. On cotise à l'AVS. Et on est là, un samedi soir d'Halloween, à hurler devant Taylor Lautner qui retire ses fringues pour se transformer en loup devant un policier moustachu. PLUS RIEN N'A DE SENS. Ci-gît le peu de dignité qu’il nous restait.
Et puis vient la grande bataille finale. Quand les Volturi commencent à se faire décapiter les uns après les autres, le public explose. Mais difficile de savoir si on célèbre la victoire des Cullen ou la perspective de retrouver bientôt son lit.
Mais on tient bon. Tous ensemble. Après plus de onze heures de binge-watching, on est encore capables de s’enflammer pour des dialogues un peu niais qu’on a déjà entendus 20 fois. Et c'est justement ce qui rend cette journée si belle. Des inconnus, enfermés beaucoup trop longtemps dans le noir, qui partagent des souvenirs, des fous rires, des émotions, une fatigue et des interrogations sur la santé mentale de l’autrice de la saga.
Les papas ont gagné
Générique final, applaudissements. Cette fois, les spectateurs saluent les acteurs qui apparaissent à l'écran. Certains plus fort que d'autres. Charlie, le pauvre père de Bella, a droit à une belle ovation. Mais c'est surtout Carlisle qui récolte les faveurs du public. Il faut croire que les millennials ont vieilli grandi.
@iconistaedits Maturing is realizing the dads out mogged everyone #twilight #charlieswan #carlislecullen #fyp #viral ♬ orijinal ses - 𓍯𓂃
Epuisée, je m’en vais en grignotant ma dernière carotte, avec le sentiment d'avoir retrouvé, le temps d'une journée, une partie de mes 17 ans. J'ai sacrifié mon samedi pour regarder cinq films que je connais par cœur, entourée d'adultes qui ont perdu leur dignité devant des vampires scintillants. C'était parfait. Team Edward forever <3
