Ce documentaire rappelle les dérives de l'alpinisme moderne
Pour le record, la gloire, l'éternité. Il ne restait qu’une grande première en Himalaya: gravir le K2 en hiver. Depuis la fin des années 1980, les meilleurs alpinistes ont tenté l'aventure. Mais ils s’y cassaient les dents. A l’hiver 2021, la montagne a fini par céder. Bilan: une cordée népalaise au sommet, cinq morts sur ses pentes. L’histoire retiendra le premier chiffre. Le second, on l’oubliera.
The Last First: le K2 en hiver, d’Amir Bar-Lev, revient sur cet hiver-là. Sorti le 2 octobre sur Apple TV dans une indifférence polie, le film mérite mieux. Pas pour ce qu’il dit du K2 (un sommet qui culmine à 8611 mètres). Pour ce qu’il dit de l’alpinisme, qui dévisse sévèrement.
Tamara Lunger, alpiniste chevronnée, une fois arrivée au pied du K2, espérait y croiser quelques cordées. Elle découvre un village. Sa réaction tient en un mot: «Merde!» Un résumé sec et direct.
Pas le niveau
En cause, notamment, Seven Summit Treks, l’une des plus grosses agences népalaises, qui a installé ses clients au camp de base. Selon les témoignages du film, près de la moitié de l’expédition n’avait pas le niveau. «Le K2 en hiver, c’est tellement dur. Certaines personnes au camp de base n’en avaient pas conscience», lâche Tamara Lunger. Arnold Coster, guide de l’agence, ne la contredit pas:
Les personnes présentes au camp de base sont adultes et consentantes. Ils ont payé pour être là. Mais ici, un débutant ne s’invite pas au K2 en hiver: on l’y emmène. Le scandale n’est pas qu’un amateur rêve de la montagne la plus redoutée du monde. C’est qu’une entreprise encaisse le chèque pour l’y conduire sur un terrain intraitable.
Puis vient la course. D’un côté, l’Islandais John Snorri, le Pakistanais Muhammad Ali Sadpara et son fils Sajid. De l’autre, Nirmal «Nims» Purja et des Sherpas népalais. L'un des partenaires de Nims, Gelje Sherpa, parle sans détour d’un match de foot dans cette course au sommet. Une empoignade sur les monts.
Dans cette course, Nims, lui, résume l’état d’esprit face à la caméra:
Mais il faut rappeler les enjeux: pour les Népalais, ce sommet n’était pas un simple trophée. Pendant des décennies, ils ont porté les charges, posé les cordes et ouvert la trace des expéditions occidentales, avant de regarder d’autres poser pour la photo. Que la dernière grande première leur revienne avait un sens. «C’était très important pour nous», dit Gelje Sherpa.
Mais la revanche s’est jouée selon les règles qu’elle prétendait contester. Le 16 janvier 2021, dix Népalais, dont Nims, s’attendent sous le sommet pour le fouler ensemble. L’image est belle, politique et historique. Mais elle n’a pas tenu. Très vite, le récit s’est réduit à un seul nom: celui qui savait le mieux raconter son histoire, et la vendre. Vous l'avez? On parle bien de Nirmal Purja qui éclipsera ses compagnons de cordée.
La bande-annonce
Le jour même du triomphe, plus bas sur la montagne, le Catalan Sergi Mingote fait une chute mortelle. Ce n’est que le début. Trois semaines plus tard, début février, John Snorri, Muhammad Ali Sadpara et le Chilien Juan Pablo Mohr partent vers le sommet. Sajid, renvoyé vers le bas par son père après une panne d’oxygène, est le seul de la cordée à revenir. Les trois autres disparaissent au-dessus de 8000 mètres. Le même jour, le Bulgare Atanas Skatov chute à son tour. La montagne a décidé.
La montagne prend
Le cuisinier de l’équipe Snorri-Sadpara a cette phrase, d’une lucidité terrible:
Tout est dit. On ne grimpe plus pour le sommet. On grimpe pour ce qu’il promet une fois en bas.
La montagne est un espace de liberté, avec ses lois. Les puristes vous rappelleront que gravir des montagnes, c'est se découvrir soi-même, flirter avec ses limites physiques et psychiques. Ce qui veut dire qu'on les trouve parfois. Nims Purja est mort cet été, emporté par une avalanche sur le Broad Peak, à quelques kilomètres du K2. On ne fera pas le procès d’un mort, mais sa phrase de 2021 résonne autrement aujourd’hui. La montagne ne distingue pas les étrangers des autres. Elle se moque des nationalités, des records et des abonnés. Elle prend.
«Finalement, ce sont ceux qui ont le pouvoir et l’argent qui profitent de cet exploit», conclut Arnold Coster.
The Last First: le K2 en hiver porte d'ailleurs un titre trompeur. Il n’y a jamais de dernière première. Il y aura toujours un record à inventer, une agence pour le vendre et un client pour le payer.
«The Last First: le K2 en hiver» est disponible depuis le 2 octobre sur la plateforme Apple TV.
