L'alpiniste aux deux visages, emporté par une avalanche au Pakistan
Dix personnes ont été emportées jeudi par une avalanche dans le massif du Karakoram, au Pakistan, parmi lesquelles l'alpiniste népalais Nirmal Purja, célèbre et controversé grimpeur. Samedi 1er août, la société qu'il dirigeait, Elite Exped, a annoncé sur les réseaux sociaux que l'homme avait perdu la vie dans l'avalanche survenue sur le Broad Peak, précisant que d'autres membres de l'expédition n'avaient également pas survécu.
Son nom avait explosé en 2021, lorsque Netflix diffusait 14 sommets: rien n'est impossible, le documentaire consacré à son exploit. Nirmal Purja, alpiniste népalo-britannique, s'y transformait en héros national.
Car son projet avait de quoi donner le vertige: gravir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres en un temps record. Six mois et six jours de souffrance à enchaîner les toits du monde, pour un record qui allait lui valoir une popularité inédite dans le milieu fermé et conservateur de l'alpinisme — puis bien au-delà. Cette performance XXL sera pulvérisée deux ans plus tard par la Norvégienne Kristin Harila et le Népalais Tenjen Lama Sherpa (lui aussi emporté depuis par une avalanche), qui boucleront les quatorze sommets en 92 jours à peine.
Dans la foulée de son propre exploit, Nirmal Purja publiait Beyond Possible, pendant littéraire de son aventure. Sa cote de popularité ne cessera dès lors de grimper: son compte Instagram passera de 212 000 abonnés en 2020 à 2,4 millions à ce jour. Son ascension fulgurante dans un milieu si cloisonné aura eu cet effet paradoxal de désacraliser l'alpinisme extrême aux yeux du grand public.
Une gloire ternie par les controverses
Mais la gloire a un prix, et cette trajectoire météorique ne se sera pas construite sans remous. Dès l'époque de son exploit déjà, les grands noms de la discipline désapprouvaient ses méthodes: pour relever son défi, Nims — alors âgé de 40 ans — s'appuyait largement sur les bouteilles d'oxygène, les cordes fixes et les hélicoptères, autant d'artifices jugés contraires à l'éthique de la haute montagne.
Les zones d'ombre allaient ensuite s'étendre bien au-delà des questions de style. Le 31 mai 2024, le New York Times relayait les témoignages de deux femmes alpinistes qui affirmaient avoir été agressées par la star des sommets. La Finlandaise Lotta Hintsa et l'Américaine April Leonardo évoquaient harcèlement sexuel et abus, des faits qui se seraient déroulés au camp de base du K2 ainsi qu'à l'hôtel Marriott de Katmandou: attouchements, masturbation, intrusions dans les tentes.
Purja avait fermement démenti ces allégations, les qualifiant de «fausses et diffamatoires» dans un communiqué. L'affaire lui coûtera néanmoins plusieurs partenariats, à commencer par celui de la marque Osprey.
Ces accusations n'étaient pas les premières du genre : dès 2023, le journaliste indépendant allemand Michael Kobold avait surnommé l'alpiniste le «Weinstein de l'alpinisme», avant que les avocats de Purja n'interviennent pour faire taire l'affaire. Sur Reddit, de nombreux témoignages évoquaient déjà un homme au caractère difficile et volontiers coureur de jupons.
Ni Lotta Hintsa ni April Leonardo n'avaient déposé plainte. Mais la première déclarait au New York Times que «beaucoup de femmes avaient des histoires similaires» dans le milieu, ajoutant:
Une réputation qui s'effritait
Les critiques ne s'arrêtaient pas là. Purja essuyait également des reproches pour son agence Elite Exped, accusée d'emmener sur le toit du monde des clients inexpérimentés et de contribuer aux embouteillages sur l'Everest.
L'homme s'était lui-même illustré par des sorties tonitruantes, accusant ses détracteurs de coups bas.
Il allait jusqu'à affirmer que des cordes fixes avaient été délibérément sectionnées avant le passage de ses équipes. L'épisode avait fait suffisamment de bruit chez les sherpas pour que les autorités népalaises ouvrent une enquête.
Plusieurs figures du milieu avaient fini par prendre leurs distances. Adrian Ballinger, patron de l'agence Alpenglow Expeditions, appelait publiquement les marques soutenant Purja à s'en désolidariser. Le guide autrichien Lukas Furtenbach jugeait les accusations «crédibles», tandis que l'aventurier anglo-égyptien Omar Samra estimait que l'affaire n'était que la «pointe de l'iceberg». Kilian Jornet, autre superstar des sommets, rappelait de son côté que «l'alpinisme est un environnement dominé par les hommes» où «beaucoup de victimes pourraient craindre de parler».
Même au Népal, les soutiens commençaient à vaciller: sur X, le politicien Rajendra Bajgain appelait le gouvernement à se saisir du dossier. Osprey puis la marque italienne Grivel suspendaient leur collaboration avec l'alpiniste ; Scarpa annonçait étudier les allégations, tandis que des sponsors plus prestigieux comme Red Bull ou Nike n'avaient jamais officiellement tranché.
Une trajectoire interrompue
Nirmal Purja laisse ainsi l'image d'un homme aux deux visages: celui d'un athlète hors norme, capable de repousser les limites jugées infranchissables de l'alpinisme extrême, et celui d'une figure de plus en plus contestée, rattrapée par des accusations qui ternissaient son aura de héros. Son parcours restera marqué par cette tension entre l'exploit et la controverse — une trajectoire brutalement interrompue jeudi sur les pentes du Broad Peak, là même où, en 2019, il avait bouclé en un temps record son ascension des cinq sommets du Karakoram.
Cet article a été adapté d'une première version parue sur notre site en juin 2024.
