Ce Romand enquête depuis sept ans sur son ancêtre horloger oublié
Tout a commencé avec un nom de rue. En découvrant celui de «Sylvain Mairet» au Locle, Nicolas Jean-Mairet, âgé à l'époque de 22 ans, s’interroge. Un lointain parent? Il se plonge alors dans sa généalogie et découvre un ancêtre dont personne, chez lui, ne semble avoir gardé le souvenir.
Né en 1805, Sylvain Mairet était pourtant un horloger et inventeur au parcours étonnant, qui l’a mené du Locle à Londres, puis à La Chaux-de-Fonds. Depuis 2018, son parent éloigné tente de reconstituer son existence pièce par pièce. Montres dispersées dans des musées et des collections privées, inventions, archives, lieux de vie ou documents retrouvés parfois par hasard: la recherche a pris des allures d’enquête historique.
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L’ambition dépasse donc la seule saga familiale: il s’agit aussi de remettre en lumière une figure presque oubliée du patrimoine horloger romand. En attendant, il reste encore des zones d’ombre à éclaircir et, Nicolas Jean-Mairet l’espère, des archives et des montres à retrouver. Il raconte à watson cette drôle de quête qui l’occupe depuis plusieurs années.
Dans de nombreuses familles, il y a cet ancêtre lointain qu'on n'a parfois jamais rencontré, mais qui était un peu une légende. Quelle place Sylvain Mairet occupait dans votre famille?
Nicolas Jean-Mairet: Dans notre famille, c'est simple, il avait été complètement oublié. Personne ne savait qui il était, ni même qu'il avait existé. Je l'ai «découvert» un peu par hasard, au Locle. Il y a beaucoup de panneaux qui portent des noms de personnes: Frédéric Houriet, Daniel Jeanrichard... des horlogers loclois qui ont vécu entre le 18e et le 19e siècle. En 2018, je suis tombé sur une rue qui s’appelait Sylvain-Mairet. Je me suis dit: «C'est drôle, j’ai le même nom de famille, j’habite la région, on est peut-être liés!» J’ai demandé à mes parents et à d'autres branches des Mairet, mais personne ne le connaissait. Alors, je me suis mis à enquêter.
En menant vos recherches, vous vous découvrez donc un ancêtre horloger...
Pas un ancêtre direct, je précise. Mais oui: j'ai cherché des arbres généalogiques, j’ai tapé son nom sur Internet et j’ai compris qu’il y avait plein, plein, plein de pièces qu'il avait fabriquées, à la fois pour lui et pour d'autres horlogers. Des pièces pour les horlogers des rois d'Angleterre de l’époque, par exemple. Il était également inventeur et fabricant d’échappements pour les montres, mais aussi connu pour fabriquer des montres extra-plates qui affichaient le thermomètre de manière mécanique.
Quelle est l’invention de Sylvain Mairet qui vous a le plus impressionné?
Je dirais que c’est un échappement à tourbillon, avec une ancre en forme de moustache. C’est assez élégant et très original. Mais ce qui m’impressionne le plus, ce ne sont pas tant ses inventions que ses montres. Elles sont très reconnaissables, extrêmement bien finies. J’en possède une de lui: on voit vraiment encore tout le guillochage à la main, et les finitions sont vraiment superbes.
Comment avez-vous retrouvé cette montre? Je suppose que votre famille n'en avait plus en sa possession?
Non, en effet. Il n'y a pas eu d’héritage ni quoi que ce soit. Sylvain Mairet est mort vers Neuchâtel, à Montmirail. A l’époque, c’était un orphelinat pour jeunes filles. Bref, il est décédé là-bas et il n’y a pas vraiment eu de succession. Je sais qu’il y avait de vieux établis avec son nom, ainsi que des horloges, mais personne ne les a jamais retrouvés. Donc ma montre, je l'ai trouvée lors d'une vente aux enchères. Je connais également deux collectionneurs privés qui possèdent des pièces de Sylvain Mairet. Il y en a aussi beaucoup dans les musées, au Locle et à La Chaux-de-Fonds.
Des pièces que vous aviez déjà vues au musée, enfant, pendant une course d'école, sans savoir à l’époque que c’était un de vos ancêtres qui les avait fabriquées?
Oui, exactement! Il en a une très jolie aussi au musée Patek Philippe à Genève. C’est d’ailleurs une des plus belles, en or jaune 18 carats.
A quel moment décidez-vous donc de consacrer un livre à ce lointain ancêtre?
Après avoir accumulé beaucoup de recherches, j'ai d'abord déposé un nom de marque, afin de poursuivre la tradition de fabrication de montres avec le savoir-faire de Sylvain Mairet. Mais avant de m'engager sur cette voie, qui demande énormément d'étapes et de développement, j’ai décidé de faire une espèce d’ouvrage de référence, quelque chose qui pose les bases de cette histoire. Du coup, j’ai mandaté une historienne de l’art, Cristina Iancu, via l’Université de Neuchâtel. Je lui ai dit:
Comment votre famille perçoit-elle tout ce projet?
La famille, souvent, ce sont les premiers sponsors. Ils m'ont aidé et encouragé, et ils se réjouissent de voir ça. Mais il n'y a que moi qui suis parti dans l’horlogerie. Mes deux parents travaillent dans les soins, mes grands-parents étaient ouvriers... Il y a de l’intérêt, mais rien de plus.
Le parcours de Sylvain Mairet l'a mené du Locle à Londres, puis à La Chaux-de-Fonds... Est-ce qu’on sait ce qui a poussé votre ancêtre à bouger autant?
Je n’en ai absolument aucune idée. Mais apparemment, selon les premiers écrits qu’on a retrouvés, c’est parce qu’il voulait se perfectionner en Angleterre. C'est quelque chose que la Suisse a encore du mal à accepter: elle a débarqué dans l’horlogerie sur le tard, en fait. La quête du temps existait déjà chez nos voisins français et anglais. C'était une autre horlogerie, évidemment. Les montres de poche anglaises et les montres de poche suisses, ça n'a rien à voir. Mais à l'époque, il y avait moyen d'aller apprendre ailleurs.
Comment expliquez-vous que, malgré tout son savoir-faire et sa potentielle notoriété dans le milieu horloger, Sylvain Mairet ait fini par basculer dans l’oubli?
Je ne sais pas si on peut vraiment dire qu'il a «basculé dans l’oubli»... Enfin, oui, peut-être un peu... Mais je crois que ce livre, cet ouvrage de référence va contribuer à redonner goût à l’horlogerie et à susciter de l’intérêt pour des hommes comme Sylvain Mairet. Depuis que j’ai lancé ce projet en 2018, je constate un engouement assez spectaculaire, sur le site Internet, Instagram... Des sponsors et d'anciens collectionneurs ont voulu sponsoriser le livre... Je pense que ça s'explique également par le fait que depuis une quinzaine d’années, plusieurs noms de grands horlogers historiques ont été remis en lumière ou repris dans de nouveaux projets horlogers. C'est notamment le cas de Frédéric Houriet, James Pellaton ou encore Henri Grandjean.
Il y a des informations cruciales que vous aimeriez vraiment retrouver avant la publication du livre, par exemple? Un creux dans son parcours à combler?
Oui. Ce que j’aimerais vraiment savoir, ce sont les lieux où il a vécu. Et ça, c’est assez dur à trouver. Puis, il y a tout son réseau. Savoir avec qui il travaillait, etc. Pourquoi il a fait ci, pourquoi il a fait ça... Certains livres disent qu’il est né à La Plature, d'autres aux Ponts-de-Martel, d’autres à La Sagne... On ne sait jamais vraiment. Je ne sais pas dans quelle maison il a vécu. Peut-être qu’elle n'existe même plus.
Vous espérez encore des témoins, des personnes qui se manifestent auprès de vous avec tel ou tel document, tel ou tel témoignage?
Ça, c’est de l’or. J’en ai déjà eu. Il y a une histoire qui est assez chouette. J'ai eu des informations grâce à un monsieur qui s’appelait Jean-Claude Sabrier, à l'origine du musée Breguet et qui a consacré un livre à Frédéric Houriet, l'un des maîtres horlogers de Sylvain Mairet. Après son décès, un collectionneur a récupéré un ordinateur contenant des archives et m'a permis d'accéder à certaines informations concernant Sylvain Mairet. Ça ajoute des pièces au puzzle et puis, petit à petit, on arrive à reconstituer un peu son existence. C'est un vrai travail d’enquêteur!
Au fil de vos recherches, vous avez l’impression d’avoir développé un lien un peu particulier avec ce lointain ancêtre, qui partageait votre passion pour les montres?
En fait, au début, j’étais tout fou de cette histoire. Je n'en dormais plus. Puis, au final, je me suis rendu compte que cette histoire, ce n'est pas la mienne. C'est celle vécue par quelqu'un d'autre. Oui, bien sûr, il y a l’ADN en commun. C'est quelqu’un de ma famille. Aujourd'hui, ma priorité est de faire connaître son histoire et de lui redonner la place qu'il mérite dans le patrimoine horloger. Mais je peux déjà te dire qu'en parallèle du livre, quelque chose se prépare autour de cet héritage… Je préfère garder encore un peu de mystère!
