Ce «White Lotus» chaotique et sournois fait frémir Netflix
Rassurez-vous, la deuxième saison d’Acharnés n’est pas tout à fait un vulgaire ersatz de White Lotus, mais c’est la pensée injuste et parasite qui nous a traversé le crâne durant le premier épisode: un écrin de luxe, un fossé générationnel, des couples à bout, des errances, des coups bas, franchement, Lee Sung-jin aurait pu mieux capitaliser sur la réussite de la première saison de sa série Acharnés.
Souvenez-vous, en 2023, de cette rage jubilatoire qui avait jailli entre deux inconnus, incarnés par l’acteur Steven Yeun et l'humoriste Ali Wong, lancés à pleine vitesse sur l’autoroute de la rancœur, après un banal accrochage sur un parking.
Près de trois ans après une pluie d’éloges et de récompenses, Acharnés (Beef dans la version originale) revient donc sur Netflix en rebattant toutes ses bonnes cartes. C’est le jeu des séries qui font le pari de l’anthologie: nouveau casting, nouvelle intrigue, nouveau décor. Tabula rasa, comme on dit. Un choix qui oblige les fans à archiver la première saison pour de bon, s’ils veulent laisser une petite place (et une petite chance) à la suite.
Un travail de deuil qui peut s’avérer difficile, surtout si la première salve a marqué durablement les esprits.
Pour être francs, on a maudit l’entier du premier épisode avant d’être en mesure de baisser définitivement les armes et d’ouvrir nos bras à cette nouvelle saison. Devant nos yeux, deux couples que tout oppose, qui s’ébattent et se battent au nom d’un fantasme commun, mais affreusement sournois: l’amour heureux.
D’un côté, on a affaire à un très jeune binôme enivré d’un idéalisme naïf et dégoulinant, persuadé que l’autre est indispensable à la réussite de sa propre existence. De l’autre, une paire de presque quadragénaires en crise et gangréné par l’argent, persuadé que l’autre est responsable de l’échec de sa propre existence. Ces quatre individus sortent les gants sur le même ring: un country-club VIP, fraîchement racheté par une mystérieuse, puissante et richissime femme d’affaires sud-coréenne.
Acharnés, saison 2, sur Netflix: le trailer
Au départ, les apparences sont trompeuses. Alors que l’on croit assister à un combat générationnel, la guerre va en réalité très vite se jouer dans le cœur (rance) de chacune de ces deux relations. Une question sort du lot, qui nous hantera jusqu’au bout: et si nous avions choisi la mauvaise personne?
Ashley et Austin vivotent d’amour et d’eau fraîche. Tous deux employés précaires du club Monte Vista Point, ils se disent si souvent «I love you so much» que l’on refuse d’y croire. Face à eux, Lindsay ronge son frein gorgé d’aigreur, alors que Josh refuse d’accepter le fait que sa carrière de general manager du club n’a plus aucun sens.
Un soir, chargé de ramener le porte-monnaie de Josh oublié au club, le jeune couple tombe sur une violente dispute au domicile des quadragénaires. Ashley, dans un réflexe typique de la Gen Z, dégaine son smartphone pour filmer la scène. De l’autre côté de la fenêtre, les deux bagarreurs se figent, conscients que cette preuve visuelle est une bombe à retardement pour leur avenir au Monte Vista Point.
Chantage en vue? Absolument.
Ashley et Austin, animés d’un anticapitalisme ingénu, veulent croire que l’on peut combattre un système en se graissant la patte au passage. Si Josh va, dans un premier temps, se soumettre aux désirs pécuniaires des deux jeunes amoureux, l’existence de cette vidéo lui servira de détonateur: manipuler son prochain est peut-être le chemin le plus court vers le succès, qu’importe la morale et l’éventuel retour de bâton. «Tout le monde arnaque», dira-t-il à sa femme, comme pour se persuader qu’il est temps de se remplir les poches.
Alors que l’on pourrait croire que nous sommes amenés à jouer les arbitres passifs, c’est leur vision de la vie et d’une relation amoureuse épanouie qui occupera très vite l’espace. Le vieux couple hurle, insulte et saccage, quand les jeunes taisent, mentent et feignent.
La version des boomers:
Et celle des zoomers:
Alors que les disputes des boomers sont très bien écrites, les non-dits bourrés de malaise sont admirablement mis en scène. Et l’une des grandes prouesses de cette deuxième saison, c’est bien cette incapacité du spectateur à trancher, tant l’exercice de l’intimité fait peine à voir de part et d’autre.
Au fil des épisodes, on comprend que le créateur d’Acharnés, Lee Sung-jin, a sans doute voulu insuffler l’idée que notre mission amoureuse est en réalité de sélectionner le moins mauvais des partenaires, avant d’avoir à questionner ce choix plus ou moins à vie.
Une chose est sûre, dans un écrin luxueux, l’utopie de la jeunesse fatigue plus rapidement que le sentiment d’impunité des fameux 1%, surtout lorsqu’il s’agit de parier sur son avenir. Et si vous aviez besoin d’un argument massue pour filer sur Netflix, hormis un casting brillant, sachez qu’Acharnés raconte la lutte des classes avec beaucoup plus de finesse et de justesse que les deux dernières de White Lotus.
Alors, convaincus?
