DE | FR

Il ne s'est jamais vendu autant de logements à la montagne

En Suisse romande, l’immobilier alpin connaît un hiver record, selon les professionnels de la branche. Plus qu’un lieu de vacances, les acheteurs recherchent un style de vie. Les études confirment.
25.03.2021, 06:1925.03.2021, 08:22

Daniel Guinnard n’articule aucun montant et ôte d’emblée toute équivoque: «Je ne voudrais pas parler comme Christian Constantin et prétendre que je n’ai pas la mémoire des chiffres. Simplement, j’attends des données exactes. Tout ce que je peux dire, c'est que le marché immobilier, dans nos montagnes, est en plein boom.»

Le boom vu des grandes stations

Plus qu'à sa mémoire des chiffres, Daniel Guinnard fait appel à ses souvenirs de courtier: «On n’a jamais aussi bien travaillé que cet hiver.» Le constat vaut pour Verbier, où l’agence fondée par son père (Guinnard Immobilier) a pignon sur rue, «mais c’est encore plus vrai pour les petites stations: là, tout part à une vitesse incroyable». Une phrase vaut mieux que de longues études: «Depuis novembre, oui, on cartonne.»

«Il y a encore des objets à vendre sur Verbier car le marché est grand mais partout ailleurs, aux Masses, à la Fouly, à Champex, on ne trouve plus rien, c'est de la folie.»
A Verbier, les logements sont nombreux et néanmoins parmi les plus chers d'Europe au mètre carré.
A Verbier, les logements sont nombreux et néanmoins parmi les plus chers d'Europe au mètre carré. Image: KEYSTONE
«La demande est essentiellement dopée par les Suisses, inclus les permis B et C. Mais on constate aussi que de nombreux étrangers viennent habiter dans nos montagnes, surtout à Verbier, où ils trouvent des écoles internationales. En période d'incertitude, nos clients apprécient la stabilité politique et monétaire, la sécurité physique et sociale.»
«Les prix montent et certains vendeurs n’hésitent pas à les augmenter encore. Par exemple, un client anglais a reçu une offre que j’estimais correcte, au prix affiché, mais il a brusquement demandé 150 000 francs de plus. Actuellement, il y a des montants un peu fous qui circulent sur Verbier.»
Daniel Guinnard, Guinnard Real Estate & Tourism, Verbier (Val de Bagnes)

Le boom vu des petites stations

Cet enthousiasme résonne dans toutes les vallées environnantes. Installé au pied du télésiège des Masses, dans le Val d’Hérémence, François Pitteloud (agence ALM) évoque une année record. «Quand je parle avec mes collègues, je constate que c’est partout pareil: les gens se réfugient à la montagne, dans des endroits où ils sont bien, où ils peuvent faire du home office. Certains vont skier le matin, pour deux ou trois heures, avant de commencer à travailler, fondamentalement, on observe un vrai retour à la nature. La montagne est prise d’assaut.»

«Ce boom a commencé très exactement le 13 mars de l’année dernière, avec le confinement. Nous sortions d’une longue période calme et j’ai vu la différence du jour au lendemain. Tout a été très soudain. Je n'ai jamais vécu ça en trente ans.»
«La plupart de mes clients sont des Suisses qui choisissent de s’établir à la montagne.»
Même les vallées moins touristiques sont prises d'assaut.
Même les vallées moins touristiques sont prises d'assaut.Image: KEYSTONE
«Bientôt, il n'y aura plus assez d'objets à vendre dans la région. Ceux qui possèdent des chalets ne les vendent plus et, à l’inverse, beaucoup de monde en cherche.»
François Pitteloud, agence ALM, Les Masses (Val d'Hérémence)

Le boom vu des alpes vaudoises

Patron d'Opt-immo.net, Jean-Luc Clerc est omniprésent dans les alpes vaudoises. Il partage le même constat: «C'est très net, les Suisses fuient la plaine et les centres urbains pour s’établir à la montagne. Avant, on cherchait un bel appartement à Montreux avec vue sur le lac. Mais depuis le Covid, on réalise qu’on est enfermé dans un 2,5 pièces au troisième étage d’un immeuble, avec vue sur Madame Lopez et le balcon d'en face. Aux Mosses, notamment, nous avons de nombreux clients issus de l'Hôpital de Rennaz, qui préfèrent rouler 30-35 minutes en voiture pour retrouver une vie qu’ils aiment, un cadre dans lequel ils oublient leurs soucis.»

«Je suis actif dans l’immobilier depuis 1988. Je n’ai jamais vécu une année comme 2020.»
«Le segment le plus prisé est celui des 3,5 pièces, jusqu’à hauteur de 500 000 francs. Les vieux chalets ou les corps de ferme, parce qu’ils ont une âme, sont également recherchés, mais les procédures sont contraignantes. Les dossiers «hors zone à bâtir» sont traités dans un délai deux fois plus long que d’habitude, à cause du Covid. Ou au prétexte du Covid. Ou peut-être que certains fonctionnaires font plus de télé que de travail...»
Aux Mosses, on peut tout faire.
Aux Mosses, on peut tout faire.Image: KEYSTONE
«La région est en plein développement. A Leysin, le marché immobilier profite du prolongement de la ligne ferroviaire dans les points stratégiques de la station. Nous observons un peu de spéculation aux Diablerets, où certains achats sont des investissements purs. Les prix affichés augmentent, les prétentions aussi, mais pas les prix de vente: les Diablerets ont quelques problèmes à résoudre avec leurs remontées mécaniques... Aux Mosses, il existe une très forte demande mais elle n’a pas encore impacté les prix. De toute manière, les garde-fous subsistent, les banques estiment la valeur de rendement pour déterminer le montant de l’hypothèque.»
Jean-Luc Clerc, Opt-immo.net, Aigle (Vaud)

Pour la seule année 2020, «le Valais enregistre une augmentation de 36% de la demande pour l’achat de biens immobiliers en montagne», note Grégoire Schmidt dans sa chronique au Nouvelliste. «Le marché a connu un creux autour de 2015 (red: lié à la Lex Weber): les prix des résidences secondaires ont chuté d’environ 20% sur l’ensemble de l’arc alpin.»

Faute de nouvelles surfaces constructibles, les rénovations sont très en vogue.
Faute de nouvelles surfaces constructibles, les rénovations sont très en vogue.Image: KEYSTONE

Le dernier rapport Knight Frank montre une inversion de tendance presque brutale; pour le segment du luxe, certes, mais pas seulement.

Quelques conclusions du rapport Knight Frank:

  • Les ventes ont progressé tout au long de la pandémie.
  • Des habitants de Genève, Lausanne et Montreux se sont établis dans leur résidence secondaire, le télétravail étant devenu la norme.
  • Les Alpes, déjà synonymes d’espace, de liberté et d’aventure, répondent à un besoin grandissant de bien-être. De plus en plus de citoyens suisses élisent domicile à la montagne.
  • Les acheteurs internationaux sont enclins à envisager la Suisse comme base permanente grâce à sa gestion de la crise sanitaire et au style de vie qu’elle offre.
  • En ces temps incertains, le franc suisse est la devise la plus sûre au monde.

Le boom vu du Val d'Illiez

«Le Covid a accéléré une tendance de fond: le retour au localisme, estime Maxime Délez, à la tête de MDK Immobilier et d’un vaste catalogue dans le Val d’Illiez. D'un phénomène sous-jacent, nous sommes passés à une nouvelle norme sociale.»

«Nous enregistrons une forte demande mais c’est assez normal dans le contexte actuel. Les gens se réfugient dans des endroits où ils se sentent bien.»
Les Genevois reviennent en masse à Champéry.
Les Genevois reviennent en masse à Champéry.Image: KEYSTONE
«Nous avons tous les types de clients. Des Genevois vendent leur résidence secondaire en France pour basculer du côté suisse, parce que le confinement et les problèmes aux frontières les ont marqués. Des étrangers observent l'explosion de la dette publique et ont peur de perdre leur argent dans de prochaines hausses fiscales: ils le placent en lieu sûr dans un objet immobilier en Suisse. Mais nous avons surtout des nouveaux résidents à l'année. Les projets de vie ont changé, je le ressens très clairement. Le bien-être est au centre des préoccupations. Des gens avaient ce rêve de vivre à la montagne depuis longtemps et ont franchi le pas avec le télétravail.»
«Nous accueillons beaucoup de jeunes familles, dans la tranche d’âge 30-40 ans. Le télétravail a transformé notre société. Le Val d'Illiez est relativement proche du bassin lémanique et il n’est pas insurmontable d'aller au bureau une à deux fois par semaine.»
Maxime Délez, MDK Immobilier, Champéry (Val d'Illiez)

Les analyses bancaires n’indiquent encore aucune surchauffe. Les stations historiquement chères se maintiennent à des niveaux stratosphériques (environ 20 000 francs le mètre carré à Verbier et à Zermatt) tandis que d’autres subissent les effets d’une offre pléthorique (Crans-Montana, 10 500 francs le mètre carré).

«Il ne faudrait pas que cette situation crée une bulle mais je n’ai pas l’impression que nous assistons à une flambée des prix, évalue prudemment Maxime Délez. L’offre correspond peu ou prou à la demande. Ceux qui ne montaient plus au chalet et hésitaient à le vendre profitent du contexte pour tester le marché. Dans notre région, à l'heure actuelle, il n'y a pas de pénurie.»

Les flux migratoires devraient se poursuivre au-delà de l'hiver.
Les flux migratoires devraient se poursuivre au-delà de l'hiver.

«Je ne voudrais pas paraître vindicatif mais ceux qui ont voté en faveur de la Lex Weber pourraient tout de même s’en mordre les doigts», nuance Daniel Guinnard, rappelant qu'il a bonne mémoire. «Si la demande reste forte et que l'offre ne suit pas, les prix grimperont fatalement.»

Qui peut prédire l'avenir? Avant le 13 mars 2020, les stations de ski souffraient du réchauffement climatique et semblaient vouées à devenir désertiques. Les voilà brusquement repeuplées.

Xtreme de Verbier

1 / 7
Xtreme de Verbier
source: keystone / valentin flauraud
partager sur Facebookpartager sur Twitterpartager par WhatsApp
1 Commentaire
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
1
En Suisse, la hausse des prix inquiète et «ce n'est que le début»
La hausse des prix en Suisse a incité les ménages à changer leurs habitudes. Malgré l'inquiétude, la hausse des prix demeure toutefois modérée. Mais jusqu'à quand?

Avec l'énergie en tête de liste, la population suisse s'inquiète de voir son portefeuille se vider à toute vitesse. C'est notamment le cas du retraité René Teuscher (72 ans) qui s'est exprimé à la RTS lors dans un reportage vidéo publié vendredi.

L’article