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Analyse

«Les réfugiés ont la même voiture que nous» Ça vous choque?

Une Porsche jaune soleil, à Kiev, le 22 février 2022. Deux jours avant l'invasion ordonnée par Vladimir Poutine.
Une Porsche jaune soleil, à Kiev, le 22 février 2022. Deux jours avant l'invasion ordonnée par Vladimir Poutine.Image: shutterstock
Par deux fois, des journalistes ont froissé les sensibilités en justifiant l’émotion occidentale face au sort des réfugiés ukrainiens par la similitude de nos automobiles respectives. Maladroit? Probablement. Hors de propos? Pas vraiment. La voiture, cette caisse de résonance.
09.03.2022, 06:0710.03.2022, 16:30
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Attention, «fleuron d’industrie», «marqueur de réussite», «symbole de liberté»: essayez (pour voir) de priver de son Audi un citadin qui l'emprunte le dimanche matin pour attraper des croissants à 600 petits mètres de sa chambre à coucher. La voiture, une fois qu'on la possède, est non seulement à nous, mais elle "est" nous. On s'y pavane quand son pedigree nous hisse au sommet de la hype, on y bosse en kit mains libres, on y chante très faux, on y dort en pleine galère, on y fait l'amour en douce.

On quitte tout, aussi, au volant. La fuite, la vraie, la dramatique. Lâche ou courageuse. Dans la précipitation ou mûrement réfléchie. L'habitacle gorgé d'effets personnels, de membres de sa famille, de bidons d'essence et de boules au ventre. C'est l'actualité brûlante: les Ukrainiens tentent tous les jours de s'extraire des griffes d'un tyran, d'une bombe, d'une catastrophe humanitaire, d'une mort certaine. Et le début du conflit enclenché par Vladimir Poutine a été, aussi, immortalisé par la voiture. Cette image, d'abord. Celle qui a gravé la guerre dans beaucoup de pupilles européennes.

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Des kilomètres de phares, stoppés net par le trop-plein, éclairant dans la même direction la plus grande artère de Kiev, quelques heures seulement après l'annonce de l'invasion russe. «Cette avenue est en plein coeur de la ville. Avant la guerre, il était habituel de la voir dans une telle situation d'engorgement, mais pour d'innocents départs en week-end. Là, ce fameux 24 février, ça m'a fait mal.» C'est le Romand Niels Ackermann qui nous confie cette imposante anecdote. Il est photo-reporter et grand spécialiste de l'Ukraine, notamment pour y avoir vécu plusieurs années.

«Racisme» ou «proximité»?

Il n'a d'ailleurs fallu qu'une poignée d'images de ce type, urbaines et motorisées, pour que des commentateurs de la guerre s'agrippent au châssis des Ukrainiens pour tenter de justifier la proximité émotionnelle que l'Occident a le droit de ressentir pour ce peuple fuyant les premières offensives sanglantes de l'armée russe.

«On ne parle pas de Syriens qui fuient des bombardements. On parle ici d'Européens qui partent dans leur voiture, qui ressemblent à nos voitures, et qui prennent la route pour tenter de sauver leur vie, quoi»
Philippe Corbé, chef du service politique de BFM TV

On pourrait déceler dans cette phrase une astuce télévisuelle pour faire couler quelques larmes amères sur les écrans plats. Voire même un dangereux raccourci pour rapprocher psychologiquement un pays «comme le nôtre», en éloignant encore davantage ceux qui le sont réellement. Un journaliste de RMC a jugé bon de préciser, en parlant des Français qui s'identifient aux voitures des Ukrainiens, que «c'est pas du racisme, c'est la loi de la proximité». Bon nombre d'internautes ont d'ailleurs empoigné leur clavier pour s'en offusquer, déposant ainsi un embryon de polémique sur le tableau de bord de Twitter. Mais, pour l'historien français Mathieu Flonneau, il y a des racines, sérieuses et tenaces, qu'il ne faudrait pas balayer d'un simple tweet rageur.

«En occident, il y a toujours eu un décalage, comme une sorte d'illusion d’optique, au sujet de l'industrialisation et du niveau de vie de pays comme l’Ukraine»
Mathieu Flonneau, historien spécialiste des mobilités et de l'automobilisme
Le faux documentaire humoristique «Borat!» dépeint le Kazakhstan comme un pays arriéré et barbare. Sorti en 2006, il a eu autant de succès que de critiques. Borat Sagdiyev est interprété par le comique britannique Sacha Baron Cohen.
Le faux documentaire humoristique «Borat!» dépeint le Kazakhstan comme un pays arriéré et barbare. Sorti en 2006, il a eu autant de succès que de critiques. Borat Sagdiyev est interprété par le comique britannique Sacha Baron Cohen.

Niels Ackermann partage les mots de l'historien. Pour autant, il sait (et nous avertit au bout du fil) que comparer deux drames et deux pays reste très périlleux et souvent peu défendable. Dans les souvenirs du photo-reporter, des films comme «Borat», «OSS 117» ou la collection des James Bond expliquent, un peu à leur manière, l'endurance des clichés qui gangrènent les nations de l'Est. «A mon arrivée en Ukraine en 2009, je trimballais dans mes valises une image totalement déformée, anachronique: un pays pauvre et dysfonctionnel, habité par des gens peu sympas et des bagnoles défoncées.»

«Finalement, dans sa comparaison hasardeuse, ce journaliste rajuste le regard perverti des Occidentaux sur l'Ukraine et admet, malgré lui, que c'est un pays moderne»
Niels Ackermann, photo-reporter.

Qu'un journaliste de plateau, gainé par le direct en continu, se jette sous les essieux de la facilité pour traduire la gravité de la situation «est tout à fait compréhensible» pour Mathieu Flonneau, qui est également maître de conférence en histoire contemporaine à La Sorbonne. Les Français ne sont pas tout à fait vierges d'échappées précipitées. Il suffit de jeter un coup d’œil dans le rétro: «Le souvenir de l’exode de 1940 est un traumatisme encore très présent dans la mémoire collective des Français et des Européens en général. Et l'automobile y jouait déjà un rôle considérable. Les Français ont connu ces kilomètres de voitures fuyant la menace.»

Depuis l’invasion ordonnée par Poutine, la voiture se niche dans chaque petit recoin du conflit et des médias. Comme une petite voix stridente dans la grave narration.

L'ambassadeur suisse fuyant Kiev:

«Ma Skoda n'avait jamais roulé aussi vite»
Dans le quotidien 24 heures cette semaine.

Un Suisse en Ukraine:

«Nous avons acheté des bidons d'essence et nous en avons des litres supplémentaires dans la voiture. Comment sortir d’une ville en guerre? Déjà, il ne faut pas rouler de nuit. On peut être pris pour un soldat et se faire tirer dessus»
Témoignage recueilli par watson

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La liberté sous la gomme

Un symbole rassemble tous ces témoignages du front: la liberté. Espérée, perdue ou acquise. «Et l’automobile incarne depuis longtemps cette liberté, mais aussi la civilisation, la démocratie et le dépassement des assignations.»

Une fois le dos calé dans son siège, sa survie verrouillée derrière une portière, l'être humain se sent aussi suffisamment fort pour envoyer balader ce qui le terrifie. Les ennemis ne valent soudain pas mieux qu'un essaim de moucherons éclatés sur un pare-brise. Notre historien de La Sorbonne rappelle d'ailleurs que «la voiture a toujours représenté un moyen sûr de se carapater si ça tourne mal dans notre vie».

«En 1991, c’était la Volkwagen contre les voitures du bloc soviétique. A l'époque, les Occidentaux observaient ce changement d'un oeil un peu condescendant, l'air de dire: "ils vont pouvoir s’acheter des voitures comme les nôtres maintenant"»
Mathieu Flonneau, historien spécialiste des mobilités et de l'automobilisme

A la dissolution de l'URSS, l'Est s'est naturellement jeté sur les objets de consommation de l'Ouest. «Et ça impliquait forcément les voitures, enrichit Niels Ackermann. Aujourd'hui, on peut encore tomber sur de vieilles Moskvitch dans les campagnes, que leurs propriétaires rafistolent eux-mêmes. Mais les grandes villes sont désormais biberonnées à la culture occidentale, de Netflix, à la musique, en passant par les fringues, la nourriture et les belles cylindrées».

Voilà à quoi ressemble la mythique Moskvitch.
Voilà à quoi ressemble la mythique Moskvitch. Image: Shutterstock

Niels Ackermann analyse aussi le fait que l'espace public est précieux dans le coeur des Ukrainiens. «Parce que les appartements sont encore très petits, plutôt disgracieux et conservent ce souvenir soviétique pesant. Inviter des gens chez soi n'est pas chose facile et courante.»

«Dans les années nonante, s'acheter une voiture japonaise ou allemande, c'était réaliser un rêve, idéalement avec une voiture qui en jette. Sans s'en rendre compte, cette consommation effaçait le mode de vie soviétique»
Niels Ackermann, photo-reporter spécialiste de l'Ukraine
Une limousine Lamborghini au pied du monastère Saint-Michel-au-Dôme-d'Or à Kiev. Nous sommes en 2010.
Une limousine Lamborghini au pied du monastère Saint-Michel-au-Dôme-d'Or à Kiev. Nous sommes en 2010.Image: Shutterstock

Des routes difficiles

Aujourd'hui, deux semaines après l'invasion sanglante de Poutine, ces villes «proches des nôtres» sont saccagées, les familles meurtries et deux millions d'Ukrainiens ont déjà fui leurs terres.

Dans l'esprit de Niels Ackermann, «ça peut sembler anecdotique face au drame humain et à la barbarie de Poutine, mais les tanks russes fichent en l’air aujourd’hui les routes et les infrastructures que Volodymyr Zelensky avait entrepris avec grands efforts d'améliorer. Il faut savoir que les Ukrainiens achetaient aussi des 4x4 imposants, simplement pour voyager d'une ville à l'autre, tellement les routes étaient dans un état catastrophique. Moi-même, j'ai bousillé un nombre incalculable de roues dans des trous gros comme une baignoire.»

La voiture du peuple en 1991, la voiture dépeuple en 2022. Trente années séparent ces soifs de liberté et tout porte à croire que cette décennie n'épargnera pas la route vers la paix à l'Est. Tout comme les clichés qui en découlent, planqués dans le coffre.

Propos d'un représentant de l'ambassade de Russie en France sur LCI.

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