Pour une fois, ce n'est ni du sensationnalisme ni une exagération journalistique: lorsque Joe Biden et Donald Trump s'affronteront lors du débat télévisé ce jeudi, cela pourrait influencer le cours de l'histoire à moyen terme. C'est pourquoi Edward Luce, correspondant américain pour le Financial Times, parle de la «mère de tous les débats présidentiels», et dans le Wall Street Journal, Kevin Madden, ancien stratège du Grand Old Party (GOP), déclare:
Pourquoi ce débat est-il si important? La situation pour l'élection du président américain est encore incertaine, mais une chose est sûre: ce sera très serré. Et celui qui emménagera à la Maison Blanche en janvier 2025 sera crucial non seulement pour le destin des Etats-Unis, mais aussi pour le reste du monde. Dans l'actuel affrontement entre l'Occident libéral et le «nouvel Axe du Mal» – la Chine, la Russie, l'Iran – une victoire de Trump serait catastrophique. Les puissances autocratiques et les populistes de droite risquent de connaître un essor mondial, mettant gravement en danger la démocratie et l'Etat de droit.
Pour la première fois depuis octobre dernier, Biden est en tête d'un point de pourcentage dans un sondage national – ironiquement, dans un sondage de Fox News, la chaîne conservatrice, ce qui a incité Trump à lancer de nouvelles diatribes contre sa chaîne favorite. Cependant, les sondages ne deviennent vraiment significatifs qu'après le Labour Day, c'est-à-dire au début du mois de septembre. De plus, Trump est toujours légèrement en tête dans les Etats pivots, qui sont décisifs.
L'issue du débat pourrait ainsi constituer une pré-décision, et sera en tout cas une étape majeure dans la course à la Maison Blanche. Voici donc la situation de départ des deux adversaires:
L'inflation: le prix de l'essence et le coût des œufs et du bacon au supermarché sont des indicateurs clés pour l'électeur lambda sur l'état de l'économie. Ces prix sont nettement supérieurs à ceux d'avant la pandémie. Ainsi, un phénomène paradoxal est observable aux Etats-Unis: bien que l'économie américaine se soit bien mieux remise de la pandémie que toutes les autres, que la bourse soit à un niveau record et que le chômage soit à un niveau historiquement bas, et bien que les salaires augmentent plus rapidement que l'inflation, la majorité des Américains pensent toujours que l'économie est en récession. Jusqu'à présent, Biden n'a pas réussi à dissiper cette fausse idée. Avec l'aide des médias conservateurs, Trump martèle quotidiennement aux gens que l'économie est prétendument en mauvais état.
L'immigration: la frontière avec le Mexique est le talon d'Achille des démocrates. D'une part, parce que les progressistes et les modérés ne sont pas d'accord sur cette question. D'autre part, parce que la question de l'immigration est extrêmement complexe. Pourtant, ce printemps, les démocrates ont même accepté un compromis très strict avec les républicains. Cependant, Trump a compris que son atout principal dans la campagne électorale risquait de disparaître. C'est pourquoi il a réussi à saboter cet accord. Avec des décrets présidentiels, appelés «executive orders», Biden essaie maintenant d'empêcher le pire.
La criminalité: sur cette question, Trump mise sur ce que l’on appelle «perception over reality». Autrement dit, ce que les gens ressentent est plus important que les faits. Les faits montrent que la criminalité aux Etats-Unis a considérablement diminué depuis la fin de la pandémie et continue de baisser, même dans les grandes villes. Pourtant, l'ex-président dépeint la situation comme si New York, Chicago, etc. étaient sous la menace de gangs violents prenant le contrôle. Il est particulièrement friand de décrire des crimes violents prétendument commis par des immigrés.
L'âge: bien que Trump n'ait que trois ans de moins que Biden, 81 ans, il tentera de faire passer Biden pour un sénile. En effet, le président se déplace comme un vieillard. Malgré tout, Trump prend un risque non négligeable. Les signes indiquant une démence sénile sont plus fréquents chez lui que chez Biden ces derniers temps. On sait que le père de Trump a eu la maladie d'Alzheimer. Quant à savoir si l'équipe de Biden appuiera sur ce point...
Martyr: avec sa condamnation par un jury à Manhattan, Trump se voit définitivement comme une victime de la justice – plus précisément, de la justice de Biden. Il compare le procès aux procès-spectacles de Staline et affirme n'avoir rien fait de mal. Du moins sur le plan financier, cette stratégie fonctionne. Depuis sa condamnation, l'ex-président a recueilli une quantité massive de dons et a réussi à combler l'écart avec Biden. Rien que le milliardaire Tim Mellon, petit-fils d'Andrew Mellon, ce ministre des Finances largement responsable de la Grande Dépression, a donné 50 millions de dollars à Trump.
Avortement: en annulant «Roe v. Wade», l'arrêt de la Cour suprême qui a légalisé l'avortement au niveau national, les républicains ont réussi ce que les Américains aiment décrire par la métaphore suivante: le chien a réussi à rattraper la voiture qu'il poursuivait. Cela signifie que l'on a atteint un objectif que l'on a longtemps poursuivi sans succès. Mais maintenant, on n'a aucune idée de ce que l'on doit faire de ce succès. En effet, la question sur l'avortement est devenue une pierre d'achoppement autour du cou des républicains. La grande majorité des Américains, et surtout des Américaines, veulent toujours conserver le droit à l'avortement. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas dans de nombreux Etats conservateurs. Les démocrates font donc de la question de l'avortement un point central de leur campagne électorale.
La démocratie: les tendances autoritaires de Trump sont manifestes, puisqu'il a déjà déclaré vouloir être un «dictateur dès le premier jour». De plus, il est connu qu'en collaboration avec la fondation conservatrice Heritage Foundation, il a élaboré un programme visant à étendre considérablement les pouvoirs du président – déjà très importants. Les démocrates mettent donc en garde à juste titre contre les conséquences d'une victoire de Trump, craignant que cela ne conduise à des conditions similaires à celles que l'on observe déjà en Hongrie et dans d'autres Etats autoritaires.
Infrastructures: Trump a souvent annoncé «des jours et semaines de l'infrastructure», mais n'a rien réalisé, absolument rien, nada, zilch, nista. En revanche, Biden non seulement a réussi à faire passer un programme d'infrastructures de 500 milliards de dollars par le Congrès, mais il le met également en œuvre, créant ainsi des centaines de milliers d'emplois industriels aux Etats-Unis. Les travailleurs lambda, séduit par Trump, commencent d'ailleurs progressivement à s'en rendre compte.
Trump: la campagne de Biden s'efforce déjà de rappeler aux Américains à quel point le mandat de Trump a été chaotique, surtout pendant la pandémie. Des spots télévisés et des publications sur les réseaux sociaux montrent ainsi des extraits où l'ancien président a suggéré de s'injecter de l'eau de Javel pour combattre le virus. D'autres moments marquants issus de l'abondant réservoir de stupidités de Trump sont également ressortis. Bien sûr, il est également souligné que l'ancien président est désormais un criminel condamné.
Que se passe-t-il si l'un des deux échoue? Pour Trump, pas grand-chose. On s'est désormais habitué à ses discours extravagants, et le Parti républicain est tellement sous son emprise qu'il lui pardonnera tout. De plus, le risque que l'ancien président perde le débat est déjà pris en compte. Selon les dires, les élections étaient supposément manipulées, et Biden ne pourrait gagner que s'il était dopé. C'est pourquoi la théorie d'un «Jacked Up Joe», un président drogué, est omniprésente sur Fox News depuis des semaines.
La situation est différente pour Biden. Si jamais il fait une grave erreur lors du débat – ce qui est peu probable –, cela raviverait la discussion, jamais complètement éteinte, sur la possibilité de le remplacer au dernier moment par un candidat ou une candidate plus jeune. Le congrès du Parti démocrate, en août prochain, deviendrait alors un véritable thriller politique de premier ordre.
Traduit et adapté par Noëline Flippe