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Le président russe est en train de signer un décret qui reconnaît l'indépendance des régions du Donbass.
Le président russe est en train de signer un décret qui reconnaît l'indépendance des régions du Donbass. image:
Analyse

L'Ukraine ne lui suffit pas: Poutine calcule déjà son prochain coup

Le président russe Vladimir Poutine se penche sur l'eurasianisme, une forme extrême de nationalisme. Petit retour en arrière.
22.02.2022, 21:0923.02.2022, 06:29
Philipp Löpfe
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Dans son discours de lundi, certes confus, Vladimir Poutine a joué carte sur table: non, l'Ukraine n'est pas un Etat souverain. Pas plus que les autres pays qui se sont déclarés indépendants après la chute de l'URSS. Cela va bien au-delà de la politique de superpuissance de la Russie. En effet, selon Poutine, ces pays sont «liés à la Russie par le sang et les liens familiaux».

Poutine est considéré comme un pragmatique froid et un calculateur sans scrupules. Mais il a également un côté idéologique et romantique. Il défend ainsi une vision du monde selon l'eurasianisme. Qu'est-ce que cela signifie?

Les origines de l'eurasianisme ont été abordées par le linguiste Nikolay Trubetskoy, il y a environ 100 ans. Selon Trubetskoy, une culture, tout comme une langue, possède une sorte d'ADN inconscient. A ses yeux, l'Eurasie constitue un gigantesque bassin dans lequel des systèmes de langues ou de cultures liées entre elles se rejoignent et forment une structure commune. Selon cette logique, l'Eurasie est plus qu'un espace géographique. C'est aussi une culture qui suit une logique interne naturelle et inconsciente.

«Passionarost»: se sacrifier en faveur d'un idéal

L'historien Lev Gumilev a repris la thèse de Trubetskoy et l'a développée. A l'époque, le fils de la poétesse russe Anna Akhmatova a été emprisonné à deux reprises dans un goulag par Staline. Gumilev est toutefois resté un fervent nationaliste. Il a ajouté à la culture eurasienne commune un attribut qu'il appelle «Passionarost». Il s'agit de la capacité d'un individu à se sacrifier en faveur d'un idéal plus grand et à influencer ainsi le cours de l'histoire. Selon Gumilev, cette caractéristique est typique de l'eurasianisme et distingue les Russes des Européens de l'Ouest.

Enfin, Alexander Dugin a ajouté une composante géopolitique à la thèse de l'eurasianisme. L'intellectuel russe se réfère au géographe écossais Halford Mackinder. Celui-ci avait déjà divisé le monde en deux superpuissances au début du siècle dernier: une puissance terrestre et une puissance maritime. Les mers de la planète sont dominées par les Anglo-Saxons, selon le slogan «Britannia rules the waves».

La Russie ne peut donc s'affirmer comme une grande puissance qu'à l'intérieur de ses frontières.

La personnalité de Dugin est imprégnée par le fascisme et le nationalisme. Mais il a aussi un côté mystique. Dans son livre qui a eu une très forte influence, «Fondamentaux de géopolitique: l'avenir géopolitique de la Russie», il s'appuie sur la théorie de Mackinder. Certes, les Etats-Unis ont entre-temps remplacé la Grande-Bretagne en tant que première puissance maritime, mais le jeu des forces géopolitiques est resté inchangé, selon lui. La Russie doit donc tout mettre en œuvre pour devenir la première puissance terrestre, afin de pouvoir tenir tête aux puissances maritimes anglo-saxonnes. L'idéal serait d'avoir l'Allemagne et le Japon à bord.

Alexander Dugin, un penseur dont il faut se méfier
Alexander Dugin, un penseur dont il faut se méfier

La Russie doit d'abord reprendre le contrôle des Etats devenus indépendants après la chute de l'Union soviétique. C'est précisément le plan des anciens supérieurs des services secrets du KGB. Dans son livre «Le réseau de Poutine», Catherine Belton montre que ces siloviki se sont entre-temps emparés du pouvoir. Ils veulent désormais une Union soviétique sans communisme.

«Pour s'imposer, Poutine a besoin de l'Ukraine»

Dans la meilleure tradition léniniste, ils veulent frapper l'Occident avec ses propres armes. «Une partie du KGB, dont Poutine, utilise le capitalisme comme un outil pour se venger de l'Occident», constate Belton. Il estime par ailleurs que Poutine, loin d'être tout-puissant, est désormais une marionnette des siloviki. Mais c'est une autre histoire.

L'Ukraine est un élément central dans la construction de l'eurasianisme. «Pour pouvoir vraiment s'imposer, le Kremlin a besoin de l'Ukraine et d'une sphère d'influence à l'Ouest», constate Eric Gujer, à la tête de la NZZ.

«La Russie n'est plus une puissance européenne forte depuis la chute de l'Union soviétique»
Eric Gujer, NZZ

Poutine affirme que l'Ukraine n'a jamais été un Etat souverain, mais qu'elle a toujours été unie à la Russie. Lénine aurait simplement, par négligence, accordé à cette province un haut degré d'autonomie, rien de plus.

Kiev, fief de la culture russe

Kiev est effectivement le lieu de naissance de la culture russe, mais cela remonte au Moyen-Age. Entre-temps, il y a des siècles où les relations entre Kiev et Moscou étaient tout sauf harmonieuses. L'Ukraine est également mixte en termes de population. Certaines parties de l'ouest faisaient autrefois partie de l'empire austro-hongrois. Lviv, par exemple, s'appelait autrefois Lemberg et était peuplée d'un large mélange de populations.

Enfin, l'Ukraine a un destin tragique. Durant la première moitié du siècle dernier, aucun pays n'a eu à endurer autant de souffrances. Après la révolution d'octobre, les villes ont été conquises et pillées tour à tour par les armées rouges et blanches.

Dans les années trente, Staline a laissé mourir de faim plus de cinq millions de personnes lors de l'Holodomor, jusqu'à ce qu'Hitler fasse finalement subir à la population un massacre abominable.

Poutine a désormais reconnu les deux régions de Donetsk et de Louhansk, dominées par les séparatistes russes, comme des républiques indépendantes. Le Donbass est loin d'être une mariée séduisante. Il s'agit plutôt d'une ancienne région sidérurgique et charbonnière qui a aujourd'hui une population vieillissante et pauvre, et peu d'autres choses à offrir.

Les deux politologues Michael Kimmage et Michael Koeman ont donc constaté, il y a des mois déjà dans le magazine Foreign Affairs, que «les dirigeants russes ne partent pas du principe que le recours à la force sera un jeu d'enfant. Mais pour eux, l'Ukraine se trouve dans une position inacceptable. Ils n'ont pas d'autre choix que de changer cela avec les moyens existants. Ils pourraient être arrivés à la conclusion qu'agir maintenant en utilisant les forces militaires serait moins coûteux que de compter sur une autre opération dans le futur.»

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