DE | FR
Analyse

Le premier criminel de guerre russe n'a rien d'un boucher sanguinaire

Vadim Chichimarine, le sergent russe de 21 ans qui a tué un civil ukrainien d'une balle de kalachnikov en février dernier, a été reconnu coupable de crime de guerre et condamné à la prison à perpétuité. Au beau milieu d'un conflit sanglant où les pires atrocités ont été commises, c'est un criminel aux airs de petit gibier qui fait désormais «office d'exemple». Un paradoxe... pas si étonnant.
24.05.2022, 18:5926.05.2022, 09:05
Suivez-moi

Démonstration de gonflette. En déballant ses biscoteaux judiciaires, l'Ukraine a voulu à tout prix prévenir les troupes russes: les crimes sont jugés, les criminels condamnés. L'agression menée par Vladimir Poutine depuis trois mois a désormais un visage juvénile et un regard de chiot abîmé. Lundi, Vadim Chichimarine, 21 ans, a été reconnu coupable de crime de guerre et condamné à la prison à perpétuité. Il a tué, en février dernier, Oleksandre Chelipov, un civil ukrainien de 62 ans. Une balle de kalachnikov en pleine tête, depuis le siège passager d'une voiture volée.

Un premier procès expédié en trois jours et monté au beau milieu d'un conflit toujours aussi sanglant. Par Irina Venediktova. La procureure générale a pris la communauté internationale de vitesse, mais le boulot est propre.

«L’Ukraine voulait avant tout montrer qu’elle était capable de juger rapidement et avec sérieux»
Marc Henzelin

L’avocat genevois et spécialiste du droit pénal international est moins surpris par les contours expéditifs de la procédure que par la sévérité du verdict. «Certes, l'accusé a avoué avoir tiré. Mais la justice ukrainienne aurait pu soulever quelques circonstances atténuantes, comme le jeune âge de l’accusé, le stress.»

keystone

Vadim et son avocat, Viktor Ovsyannikov, feront appel: «Il s’agit de la peine la plus sévère et toute personne sensée la contesterait.» Le jeune sergent avait pourtant plaidé coupable. Oui, c'est bien son index qui a appuyé sur la gâchette, mais «sous les ordres et la menace d'autrui». Il n'avait pas l'intention de tuer. Il ne voulait même «pas combattre». Une défense pas suffisamment balèze pour influencer les juges.

«Le meurtre a été commis avec une intention directe»
Serhiy Ahafonov, l'un des juges qui a condamné Vadim Chichimarine à la prison à perpétuité.

Pas la tête de l'emploi

Vadim Chichimarine est jeune. Il n'a pas la tête de l'emploi. Comme on dirait d'un tueur en série qu'il était «poli et donnait des coups de main dans l'immeuble». On peut tourner le procès dans tous les sens, son crime semble à mille lieues des boucheries constatées à Boutcha. Le premier condamné pour crime de guerre n'aurait-il pas nécessité des épaules plus solides? Devant la bouille abasourdie du jeune meurtrier au moment du verdict, on se surprend à penser qu'Irina Venediktova aurait pu, «pour l’exemple», traîner un criminel autrement plus redoutable devant les tribunaux de Kiev et les caméras du monde entier.

«On pourrait effectivement considérer que c'est du petit gibier, comparé à certains épisodes violents auxquels l’opinion publique a pu avoir accès depuis le début de la guerre. Mais il faut avoir à l'esprit qu'un gardien de prison qui vole la montre d'un prisonnier, c’est déjà un crime de guerre. Et que la destruction d’un bâtiment civil par une colonne de chars ne le sera pas forcément.»
Marc Henzelin, avocat genevois spécialiste du droit pénal international.

Peu importe que le sergent ait tiré une «courte rafale avec son arme pour satisfaire l'ordre reçu par un autre soldat». Il a, «en tant que militaire russe, violé les lois et coutumes de la guerre». Les trois juges ukrainiens qui l'ont envoyé à l'ombre pour le reste de sa vie sont convaincus que «la culpabilité de l'accusé a été pleinement confirmée».

«ll a vraiment l'air d'un gosse. Je me demande si les personnes qui l'ont envoyé se battre en Ukraine seront un jour sur le banc des accusés»
Le journaliste Shaun Walker, correspondant en Europe de l'Est pour The Guardian.

La question que s'est posée le journaliste de The Guardian à l'issue du procès est dans toutes les bouches. Que faire de la si délicate chaîne de commandement quand un sergent d'à peine 21 ans prend perpète pour une guerre qu'il n'a objectivement pas demandée? «Dans ce type de procès, les tribunaux commencent souvent par des dossiers faciles à traiter.» Pour que ça ne traîne pas. Pour que la justice ukrainienne soit certaine de remporter la victoire. Robert Kolb, professeur en droit international humanitaire à l'université de Genève, rassasie notre perplexité: ce n'est pas la durée d'un procès qui fait sa qualité.»

«On aurait sans doute préféré que ce soit Poutine ou l’un de ses commandants qui se retrouvent devant la justice, mais, souvent, les crimes de guerre se découvrent en marge des grandes barbaries et des sphères décisionnelles.»
Marc Henzelin, avocat spécialiste du droit pénal international.

Un crime en marge, mais que le Kremlin n'a pas totalement ignoré. Moscou a même soutenu son poulain à capuche grise et bleue. De loin. Mais sans omettre de laisser une fin trace de vengeance sur les déclarations de son porte-parole, Dmitri Peskov: «Bien sûr, nous sommes préoccupés par le sort de notre citoyen. Malheureusement, nous ne sommes pas en mesure de défendre ses intérêts sur le terrain. Cela ne signifie pas que nous cesserons d'envisager des moyens de poursuivre nos efforts par d'autres canaux.» Notre spécialiste du droit pénal international ne redoute finalement qu'une chose. Des deux côtés de la guerre, personne ne sortirait gagnant d'une série de parodies de justice, «de simulacres de procès utilisés comme moyens de propagande».

«C'est triste pour ce jeune militaire. Mais c'est important de montrer que la guerre n’est pas seulement le fait de bouchers sanguinaires. Les soldats sont des humains ordinaires catapultés dans une situation extraordinaire»
L'avocat genevois Marc Henzelin.

Si Vadim Chichimarine n'a jamais cessé de pointer sa naïveté au moment des faits, d'affirmer ne pas avoir compris qu'il s'engageait dans une guerre contre l'Ukraine une fois sous les drapeaux russes, il a néanmoins décidé d'enfiler le treillis. Il a choisi Poutine. C'est lui qui a tiré. Et tué. Sa mère expliquait, dans une interview au média Meduza, que son fils s'ennuyait tellement dans son quartier qu'il devait bien faire quelque chose de son existence. Une vie qui se résumera désormais à ruminer son acte. Entre quatre murs encore moins excitants que son village d'origine. «Ceci dit, nous aurons peut-être droit à des remises de peine une fois la guerre terminée. C’est souvent comme ça que ça se passe, d’ailleurs.»

«Sortez dans la rue!»
Vadim, à la population russe.

Depuis sa cellule, le condamné a appelé ses concitoyens à se rebeller contre Vladimir Poutine. «Nous sommes 140 millions de Russes. Il ne pourra pas mettre 140 millions de personnes en prison.» Dans l'Histoire, Vadim Chichimarine restera-t-il ce visage de poupon symbolique de la guerre en Ukraine? «C'est peu probable. D'autres récits, plus dures et dramatiques, viendront le remplacer sur le banc des accusés.»

On a testé le filtre Snapchat «sad face» à la rédac!

+ d'infos sur le procès de Vadim

L'Ukraine juge ce soldat russe pour crime de guerre: «C'est symbolique»

Link zum Artikel

L'Ukraine tient son premier procès pour crime de guerre contre un soldat Russe

Link zum Artikel

Vadim Chichimarine: «Pardon. Je ne voulais pas tuer votre mari»

Link zum Artikel

Vadim Chichimarine, ce gamin russe devenu criminel de guerre

Link zum Artikel
0 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
Comment les «journalistes» de Poutine déforment la vérité
Des influenceurs apparemment indépendants font des reportages de guerre depuis l'est de l'Ukraine. Ils défendent sur les réseaux sociaux la «dénazification» de l'Ukraine comme motif de l'invasion russe.

Peu après le début du conflit en Ukraine le 24 février dernier, le Kremlin a bloqué les plateformes de médias sociaux Facebook, Twitter et Instagram. A l'origine, l'attaque ne devait pas être considérée par la population russe comme une guerre, mais comme une «opération militaire spéciale».

L’article