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Avec cette guerre lancée en Ukraine, Vladimir Poutine s'est mis au ban de la communauté internationale.
Avec cette guerre lancée en Ukraine, Vladimir Poutine s'est mis au ban de la communauté internationale.Image: Shutterstock
Analyse

Peu importe l'issue de la guerre, la Russie aura du mal à s'en remettre

En lançant son offensive contre le gouvernement de Volodymyr Zelensky et le peuple ukrainien, Vladimir Poutine s'est mis au ban de la communauté internationale. Analyse.
27.03.2022, 11:4928.03.2022, 10:35
Gérard Horny / slate
Un article de Slate
Slate

Faute d'avoir réussi à mettre l'Ukraine à genoux en quelques jours, Vladimir Poutine n'a plus qu'une solution: détruire les villes et massacrer la population civile pour obtenir un cessez-le-feu dans des conditions qui, espère-t-il, pourraient lui être favorables. Non seulement il n'est même pas sûr de gagner ce pari fou, mais il peut être certain que son peuple va payer très cher ces actes de barbarie.

Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie à l'Ifri, a résumé ainsi le 16 mars devant l'Association des journalistes économiques et financiers (Ajef) les erreurs commises par Poutine: «Il a sous-estimé la volonté des Ukrainiens de défendre leurs libertés et la réaction de l'Occident, il a surestimé la capacité de son armée et la résilience de son économie.» Il lui reste «deux facteurs d'incertitude. Le soutien de la société russe et le soutien extérieur, notamment de la Chine et de l'Inde.»

Pour Poutine, ça finira mal

Pour lui, personnellement, les jeux sont faits. Son image de chef d'Etat est définitivement abîmée, plus aucun dirigeant d'un Etat démocratique ne voudra encore lui serrer la main. Et le coût de cette guerre lui sera fatal. Ce n'est qu'une question de temps, mais, en l'occurrence, le temps risque d'être long. L'oligarque Sergueï Pougatchev, aujourd'hui réfugié à Nice après s'être illustré en France par le rachat d'Hédiard et le financement de la prise de contrôle de France-Soir par son fils -deux aventures qui ont mal tourné – affirme dans Les Echos week-end que la fin devrait être proche:

«Le pays tombe en ruines. Soit cela va se finir par un coup d'Etat, soit quelqu'un va l'assassiner. Cela va forcément avoir lieu dans les trois prochains mois.»

Un tel dénouement à une date aussi rapprochée ferait certainement plaisir à des millions de personnes en Ukraine et dans le monde. Mais il vaudrait mieux ne pas trop compter sur une telle accélération de l'histoire.

Ancien officier du KGB et ancien directeur du FSB (Service fédéral de sécurité), Vladimir Poutine est un homme de pouvoir organisé et prudent. Et la façon dont ses services contrôlent l'information fait que l'immense majorité de la population russe a une vue complètement faussée des événements actuels; il ne faut pas s'imaginer que les dizaines de milliers de personnes qui sont venues le 18 mars fêter le huitième anniversaire de l'annexion de la Crimée l'ont toutes fait par obligation.

Quant aux oligarques, leur capacité d'intervention est peut-être plus limitée qu'on ne le croit ici. Tatiana Kastouéva-Jean, qui en compte au moins cinq catégories, met volontiers l'accent sur leurs divisions. Il y a ceux qui ont fait fortune à l'époque d'Eltsine, les proches de Poutine, les fonctionnaires placés à la tête des groupes pétroliers et gaziers pour les gérer, les anciens des services de sécurité ainsi récompensés et les riches dirigeants sans aucune influence sur le Kremlin? Il est peu probable que ces personnalités diverses, qui ne forment pas un groupe cohérent, soient en mesure d'exercer une véritable pression sur le pouvoir. La brutalité des méthodes du président les incite aussi à la prudence, quels que soient leurs griefs envers la politique menée actuellement.

Il est vrai que les mesures prises à leur encontre par l'Union européenne et le Royaume-Uni et le fait que de grandes banques russes ont été coupées du réseau Swift alors que le réseau Mir russe est peu développé à l'étranger leur posent de gros problèmes. Plus globalement, pour l'ensemble de l'économie russe, le gel des avoirs en devises de la Banque centrale, qui interdit à celle-ci d'intervenir pour soutenir le cours du rouble, a été un rude coup que le stratège Poutine n'avait pas anticipé. Fin décembre 2021, il fallait un peu moins de 75 roubles pour obtenir un dollar; le 21 mars, il en fallait 104.

En moins de trois mois, le rouble a perdu le tiers de sa valeur, bien que la Banque centrale ait porté son taux directeur à 20% pour tenter de le protéger. La Bourse de Moscou est fermée depuis le 28 février (les échanges ont repris le 21 mars sur les emprunts d'Etat, mais pas sur les actions) et, à Londres, la cotation des sociétés russes est suspendue depuis le 3 mars: il n'était plus possible de déterminer leur cours. Entre le début de l'année et le 2 mars au soir, Gazprom avait perdu 83% de sa valeur, Lukoil et Rosneft plus de 92%!

Un jeu dangereux

«Nos sanctions ont dévasté l'économie russe», déclare Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Ce n'est pas faux, mais il faut raison garder. Ce n'est pas cela qui va inciter Vladimir Poutine à arrêter les combats demain; les véritables effets ne se feront sentir qu'à long terme. L'économie russe peut encore résister. On notera d'ailleurs que le rouble avait temporairement chuté jusqu'à 141 roubles pour un dollar avant de revenir vers 104. La comparaison avec les précédentes crises permet de comprendre pourquoi.

Au printemps 1998, la situation économique de la Russie de Boris Eltsine s'est fortement dégradée. Les difficultés ne sont pas nouvelles: faute de réussir à faire rentrer les impôts, l'Etat finance ses dépenses en s'endettant. Pour attirer les capitaux, il offre une rémunération très élevée sur les emprunts d'État libellés en roubles, les GKO. Pour profiter de cette aubaine, les banques russes empruntent à l'étranger en devises et prêtent à l'Etat en roubles. Résultat: elles sont très exposées au risque de change.

Ce jeu dangereux finit par susciter des inquiétudes à l'étranger tandis que, à l'intérieur, la situation politique se détériore. En mars, le gouvernement Tchernomyrdine démissionne, Sergueï Kirienko lui succède. Face aux sorties de capitaux et à la menace d'une dévaluation, le gouvernement Kirienko et la Banque centrale annoncent le 17 août que les transactions sur les GKO sont suspendues et un moratoire de trois mois sur la dette extérieure des banques est décrété.

Six jours plus tard, Boris Eltsine limoge Kirienko. La décision de laisser flotter le rouble conduit à une dévaluation de 70% sur les cinq derniers mois de l'année, les prix s'envolent à un rythme qui atteint 100% au début de l'année suivante, et le PIB chute de 5.3%. Vladimir Poutine est nommé à la tête du gouvernement en août 1999; le 31 décembre, il assure l'intérim de la présidence de la Fédération à la suite de la démission de Boris Eltsine et il est élu à ce poste en mai 2000.

Petit détail qui a son importance: l'année 1998 est marquée par une chute vertigineuse du cours du pétrole. Il s'établit en moyenne à 12 dollars le baril au mois d'août, si l'on prend pour référence le cours du Brent de mer du Nord, lorsque Kirienko prend ces mesures d'urgence. Il descend même jusqu'à 9.9 dollars en décembre avant de remonter à plus de 25 dollars en décembre 1999.

En 2014, le pétrole, encore

En 2009, la Russie est affectée comme l'ensemble du monde par la crise financière de l'année précédente, mais elle connaît une crise qui lui est propre en 2014, avec l'annexion de la Crimée, les sanctions internationales qui suivent, une nouvelle chute du rouble et de la Bourse. Là encore, le prix du pétrole joue: il était élevé au début de l'année 2014, à plus de 100 dollars le baril de janvier à août, mais il décroche ensuite brutalement pour retomber à 50 dollars en janvier 2015 et 30 dollars en janvier 2016, ce qui a encore compliqué la donne.

La crise actuelle a démarré avec un baril à un niveau élevé. 96.8 dollars le baril de Brent en moyenne en février, une pointe à 133 dollars début mars et une moyenne de 106 dollars sur vingt jours de cotation au 21 mars. Très clairement, si les pays qui désapprouvent l'invasion de l'Ukraine veulent peser sur les décisions russes, ils doivent agir, en tant que producteurs ou consommateurs, pour faire baisser le cours du baril et réduire au maximum leurs achats à la Russie. Ainsi que l'a expliqué Sylvie Matelly, directrice adjointe de l'Institut international de relations internationales et stratégiques (IRIS), devant les journalistes de l'Ajef:

Pour Vladimir Poutine, la puissance d'un pays se mesure toujours à son territoire, sa population, son stock d'or!

Et, pourrait-on ajouter, la force de son armée. Il n'a pas vu que la véritable puissance repose aujourd'hui sur l'intégration dans les flux financiers et commerciaux mondiaux ainsi que dans les flux d'informations, à la différence de la Chine qui a compris cette évolution dès les années 1990. Ce dernier constat est intéressant, car il peut inciter à un relatif optimisme concernant l'attitude de Pékin à propos de l'Ukraine mais aussi concernant les risques d'une opération militaire sur Taïwan. Les dirigeants chinois n'ont nulle envie, du moins pour le moment, de couper les ponts commerciaux avec l'Occident dont leur pays a encore grand besoin. De surcroît, leur action s'inscrit dans le temps long: Taïwan peut attendre...

La malédiction des matières premières

Poutine, lui, est encore dans une autre époque. Et, en dépit d'un haut niveau technique atteint dans certains domaines (l'armement, le spatial), la Russie est encore par beaucoup de points très proche des pays en développement victimes de la «malédiction des matières premières». Ce concept bien connu nous rappelle que, pour un pays, le fait d'avoir un sous-sol très riche en hydrocarbures ou en métaux n'est pas forcément un atout, contrairement à ce qu'on pourrait croire.

Quand cette richesse n'excite pas la convoitise d'autres Etats et ne vous entraîne pas dans des guerres à répétition, elle est confisquée par une minorité: non seulement le peuple n'en profite pas, mais cette richesse ne sert pas à développer l'économie; ceux qui la contrôlent n'ont aucun intérêt à favoriser la formation d'autres pôles de création de richesses, qui viendraient contrebalancer leur pouvoir. La Russie est une parfaite illustration de cette théorie, avec ses oligarques assis sur les gisements de gaz et de pétrole et son niveau élevé de corruption.

Dans le dernier classement de Transparency International, où le premier pays est le moins corrompu, la Russie est arrivée 139e sur 180. (Malgré la sympathie que peut nous inspirer aujourd'hui l'Ukraine, force est de constater qu'elle n'est pas non plus très bien placée, au 123e rang...)

Ainsi, pour vraiment arrêter de contribuer au financement de l'effort de guerre de la Russie, il faudrait aller jusqu'à décréter un embargo sur le gaz russe, comme le souhaiterait Pascal Lamy, ex-directeur général de l'Organisation mondiale du commerce et ex-commissaire européen, que l'on ne peut accuser de méconnaître les réalités économiques.

Réduire notre consommation d'hydrocarbures

Mais à défaut de pouvoir tout de suite faire l'unanimité sur ce point en Europe, on pourrait au moins commencer à réduire notre consommation de gaz et aussi de pétrole, en suivant les nouvelles recommandations formulées par l'Agence internationale de l'Energie le vendredi 18 mars dans un programme en dix points. On voit mal, en France, à moins de trois semaines du premier tour de l'élection présidentielle, le président-candidat Emmanuel Macron imposer une réduction de 10 km/h de la vitesse maximale sur l'autoroute, mais rien n'empêche chaque citoyen, à titre individuel, de s'inspirer de ces recommandations. En plus, ce serait bon pour le portefeuille de chacun et bon pour le climat.

A plus long terme, il est certain que la Russie mettra du temps à se remettre des conséquences de ce conflit voulu et décidé par son président. Il n'est pas près de se sortir de la malédiction des matières premières: beaucoup de jeunes bien formés, qui auraient pu contribuer à orienter l'économie vers des secteurs innovants, semblent prêts à quitter le pays, quand ils ne l'ont pas déjà fait.

Selon les estimations d'un économiste de l'université de Chicago, 200'000 d'entre eux s'étaient déjà exilés avant le 8 mars. Il n'y a plus rien à attendre du président Poutine, mais il ne faut pas désespérer du peuple russe...

Cet article a été publié initialement sur Slate. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

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