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image: montage saïnath bovay-shutterstock

Identitaire et nationaliste, ce christianisme qui monte face à l'islam

A l'œuvre en France dans le sillage du candidat d'extrême droite Eric Zemmour, une conception nationaliste et identitaire du christianisme s'impose chez une partie des citoyens, voyant dans l'islam une menace. La Suisse n'est pas épargnée.
12.01.2022, 18:5912.01.2022, 21:05

Il est malin, Zemmour. Bien avant de se présenter à l’élection présidentielle, il remplissait des salles en France en venant y parler de sa nostalgie pour un pays à ses yeux trahi. Dans sa vision restauratrice d’une France éternelle, qu’on retrouve dans le nom de son parti, Reconquête, le catholicisme joue un rôle, celui de ciment identitaire face à l’islam jugé conquérant.

Lors de la présentation de son essai Un quinquennat pour rien, en octobre 2016 à Béziers, chez son ami le maire de la ville, Robert Ménard, converti de fraîche date au catholicisme, on avait croisé un jeune prêtre en soutane. Il officiait en tant que chanoine dans une chapelle située dans le centre historique de cette ville plutôt pauvre du sud de la France.

«Dans le quartier où j’ai mes attributions, on n’entend pas parler français. Tout le monde est musulman et maghrébin. J’essaie d’être courtois», confiait l'ecclésiastique. «Après l’assassinat du père Jacques Hamel (réd: le 26 juillet 2016 dans une église normande par deux djihadistes), aucun n’est venu me dire un mot. Hormis un Maghrébin de 75 ans, qui m’a avoué qu’il voterait Marine Le Pen (réd: à la présidentielle de 2017), car tous les jeunes, selon lui, sont radicalisés», ajoutait-il.

Vêtu de noir de la tête aux pieds, le chanoine évoquait le souvenir de Charles de Foucauld, un religieux français mort en Algérie en 1916, béatifié en 2005 par Benoît XVI et qui sera canonisé cette année par son successeur le pape François. «Charles de Foucauld avait dit, à propos des musulmans: "On en fera des Français, quand on en aura fait des chrétiens"», tenait à rappeler le jeune prêtre, comme si cette remarque devait valoir aussi pour le présent.

La justice ordonne le retrait de la statue de Saint-Michel

Eric Zemmour a plus que jamais de la suite dans les idées. Le 8 janvier, deux jours après les rois, il était aux Sables-d’Olonne, en Vendée, où l'Eglise catholique a conservé de l'influence. Il s'y trouvait pour s’opposer au retrait du domaine public d’une statue de Saint-Michel, «symbole des traditions chrétiennes», suite à la décision d’un tribunal saisi par une association laïque. L’installation de ce monument, dénoncé en tant qu'«objet religieux manifeste», remonte à trois ans seulement.

«La défense du catholicisme par Eric Zemmour n’a rien à voir avec une adhésion spirituelle au christianisme», observe Yann Raison du Cleuziou, maître de conférences en science politique à l’Université de Bordeaux, auteur d’Une contre-révolution catholique. Aux origines de la Manif pour tous (Seuil, 2019).

«Le catholicisme est ici mobilisé comme marqueur de la culture majoritaire. Cela permet d’opérer une distinction entre le peuple prétendument légitime, celui de la culture catholique, et les musulmans qui ne seront censément jamais de vrais Français étant donné leur attache à l’islam. Une religion décrite par Eric Zemmour comme incompatible avec les us et coutumes de la France»
Yann Raison du Cleuziou, maître de conférence en science politique à l’Université de Bordeaux

«Le déclin du christianisme crée un contexte anxiogène»

«Le paradoxe», enchaîne le chercheur, «est qu’Eric Zemmour peut d’autant plus se servir du référentiel chrétien que le catholicisme, la religion autrefois omniprésente en France, est en déclin, particulièrement chez les jeunes». Quelques chiffres, fournis par Yann Raison du Cleuziou: si, globalement, 50% de la population française se déclare catholique et 5% musulmane, les données chez les jeunes indiquent que seulement 15% d’entre eux se disent catholiques, quand 13% s’affirment musulmans.

Cette chute du nombre de catholiques, a contrario cette augmentation du nombre de musulmans dans la jeunesse française, crée un «contexte anxiogène», note l’universitaire. «Aux yeux des partisans d’Eric Zemmour, ces dernières proportions, pour ainsi dire égales, de catholiques et de musulmans, valident complètement la thèse du grand remplacement.»

Un malheur n'arrive jamais seul...

C’est pourquoi, de l'avis de ces mêmes partisans, le discours laïc n'est plus capable de s’opposer à ce qu’ils ressentent comme une pression toujours plus forte de l’islam. «L’affaire de la statue de Saint-Michel est à ce propos tout à fait parlante», relève Yann Raison du Cleuziou. «Que rétorquent les chrétiens identitaires, parmi eux des catholiques d’ultra-droite, aux militants laïcs? En gros ceci: "Vous voyez, au nom de la laïcité, on retire les traces chrétiennes de la France et on crée ainsi un espace vide, qui sera rempli par l’islam"».

Un malheur n’arrive jamais seul, pourrait-on dire. Les attentats islamistes de 2015, 2016 et 2017 en France ont provoqué une hausse du vote d’extrême droite chez les catholiques, signale Yann Raison du Cleuziou.

«Alors que le vote catholique en faveur du Front national, devenu Rassemblement national, s’était toujours situé en dessous de la moyenne nationale, à la présidentielle de 2017, il était quasiment à l’identique, autour de 30%»
Yann Raison du Cleuziou, maître de conférence en science politique à l’Université de Bordeaux

Ne pas croire que seule une extrême droite catholique nourrirait une défiance vis-à-vis de l’islam. «Chez les catholiques en général, on observe une défiance grandissante face à l’islam, parfois perçue comme une menace», ajoute le chercheur.

«En totale contradiction avec la prédication du pape»

La montée de christianisme identitaire n’est pas un phénomène proprement français. «On le retrouve un peu partout, en Pologne, en Allemagne», affirme Yann Raison du Cleuziou. «Cet ensemble forme une sorte d’internationale civilisationniste, selon l’expression de l’historien américain Rogers Brubaker. C’est un nationalisme qui a un horizon à la fois intérieur – la défense de la culture majoritaire – et extérieur – la défense d’une identité occidentale contre une identité orientale fantasmée, identifiée à l’islam. Notons que cette approche du christianisme est en totale contradiction avec la prédication du pape François, qui a dénoncé l’argument des "racines civilisationnelles" à maintes reprises.»

L'«identité chrétienne» de la Suisse

En Suisse, l'affirmation d'une identité, sinon chrétienne, en tout cas nationale, s'est manifestée à deux reprises au moins, à chaque fois en lien avec l'islam. En 2009, lorsque le peuple a accepté l'initiative qui interdisait la construction de nouveaux minarets. En 2021, quand il a prohibé le port du voile intégral dans l'espace public. Les initiants, où l'on trouvait des évangéliques et des catholiques notamment issus des rangs de l'UDC, n'avaient pas caché leur attachement à la préservation d'une civilisation chrétienne.

Le camp d'été de la Ligue vaudoise

Joint par watson, Félicien Monnier, le jeune président de la Ligue vaudoise, un mouvement politique et intellectuel de tendance conservatrice et fédéraliste, «sur ce sujet sensible», tient à rappeler «la différence entre le spirituel et le temporel, entre l'absolu et le relatif, même s'ils ne peuvent être tout à fait distingués», estime-t-il. «Nous ne concevons le politique et le divin ni comme totalement séparés, ce qui serait la vision française laïciste, ni comme totalement confondus, ce qui constituerait une théocratie», poursuit Félicien Monnier. «Notre camp d'été de l'an dernier traitait notamment de notre rapport à la chrétienté», rapporte le président de la Ligue vaudoise, sans en dire beaucoup plus.

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