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Non Thanos, tuer la moitié de l'humanité pour sauver la terre ne sert à rien

La solution du grand méchant de la série Avengers, selon laquelle la Terre irait deux fois mieux avec une population deux fois moins abondante, est fausse. Un essayiste propose une autre alternative.
07.05.2022, 16:40
Thomas Messias / slate
Un article de Slate
Slate

C'est par l'entremise du film Avengers: Infinity War, troisième réunion des héros et héroïnes du Marvel Cinematic Universe, que la majorité du public a découvert de quoi était capable Thanos. Ce grand méchant quasiment invulnérable, joué par Josh Brolin alors qu'il ressemble à Ron Perlman, y œuvrait, en effet, à la désintégration de la moitié de la population mondiale.

Une solution pour le moins radicale de la part de celui qui «compte sur cette réduction pour sauver l'environnement», comme l'écrit Emmanuel Pont. Passé par des études d'ingénieur et un master à Sciences Po, il s'intéresse depuis des années aux liens entre politique, sciences et questions écologiques, et en a tiré un livre, Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète?, paru en février chez Payot. Au cœur de l'ouvrage, des réflexions liées à la démographie, l'environnement, l'éthique, le tout de façon très sourcée et très critique. Mais aussi un regard sur ce que l'auteur nomme «la solution Thanos».

Il s'agit pour Emmanuel Pont d'imaginer si, délestée de la moitié de sa population (voire davantage), la planète irait réellement mieux. Et de montrer que les choses sont loin d'être aussi simples. Il révèle que le commandant Cousteau avait établi en 1992 que la population idéale de la Terre était de 600 millions de personnes. Un calcul basé sur des méthodes qu'Emmanuel Pont, joint par téléphone, remet en question: «L'estimation de Cousteau part du principe que toute la population restante vive et consomme comme un Américain moyen. Mais est-il seulement souhaitable que tout le monde adopte ce mode de vie?»

D'autres études estiment qu'une population à 12 milliards d'habitants n'est pas un problème, mais ces chiffres sont de toute façon à questionner, explique Emmanuel Pont: tout dépend de «ce que les gens estiment être un mode de vie et un rapport à l'environnement souhaitables». Dans son livre, il cite le démographe Joel Cohen, qui a établi en 1995 une liste de onze questions nécessaires pour réfléchir à la population maximale souhaitable de façon plus pertinente. Parmi elles, «À quel niveau moyen de bien-être matériel?», «Dans quel environnement physique, chimique et biologique?», ou encore «Avec quelle variabilité ou stabilité?».

Peu de visibilité à long terme

À court terme, peut-on lire dans le livre d'Emmanuel Pont, «la courbe de la pollution suit celle de la population de manière à peu près proportionnelle». Sur un temps plus long et sur d'autres critères, il est nettement plus difficile de se projeter et de quantifier les choses. «Prenons l'exemple des combustibles fossiles. Le réchauffement est dû aux émissions cumulées. Par conséquent, si on en émet deux fois moins mais qu'on en extrait autant, à la fin il y aura la même quantité dans l'atmosphère. Cela arrivera juste plus tard. On n'aura pas changé le résultat, il aura juste été repoussé.»

La division de la population par deux n'aurait pas forcément que des conséquences positives: «Ça laisse deux fois plus de temps pour agir, pour réaliser d'autres changements de société, reprend Emmanuel Pont à propos de l'exemple précédent, mais parallèlement, on aurait aussi deux fois moins de recherche et développement.»

«L'idée de cette identité, c'est que la population, le niveau de vie et le degré de technologie sont les trois leviers permettant de faire baisser notre impact environnemental»

Personne (ou presque) n'envisage de rayer la moitié de l'humanité de la carte à des fins environnementales. Mais cette référence au MCU donne l'occasion à Emmanuel Pont de prendre du recul face aux manières dont nous analysons les liens entre population et environnement, en particulier l'équation IPAT. Il précise d'ailleurs qu'il faudrait plutôt parler d'identité mathématique, terme désignant une égalité absolument toujours vraie.

IPAT, ou plus exactement I = P x A x T, où I désigne l'impact environnemental, P la population, A l'affluence (ou niveau de vie), et T la technologie. L'équation IPAT résulte d'une simple décomposition mathématique. «On peut l'utiliser pour décomposer n'importe quoi, explique Emmanuel Pont, comme par exemple les émissions de CO2.»

Dans ce cas précis, «les émissions de CO2 (I) sont égales au nombre de personnes (P) multiplié par la quantité d'émission par personne, cette dernière quantité pouvant être elle-même décomposée en tant que produit du PIB par habitant (qu'on assimile au niveau de vie, A) par un facteur restant qu'on appelle technologie (T), qui représente en fait l'ensemble du fonctionnement de la société».

L'idée de cette identité, c'est que la population, le niveau de vie et le degré de technologie sont les trois grands facteurs permettant de faire baisser notre impact environnemental. Mais Emmanuel Pont met en garde: «Par principe cette identité est vraie, ce qui ne veut pas dire qu'elle est pertinente. Elle est très utilisée dans la recherche scientifique et dans nombre d'articles de vulgarisation. Elle est assez naturelle, assez intuitive, mais cela cache la difficulté de l'interpréter.»

Tous les individus ne se valent pas

L'auteur de Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète? émet trois types de réserves face à cette équation IPAT si souvent utilisée comme référence. «La première, c'est l'échelle à laquelle on l'applique. Plus on l'utilise à une échelle large, plus on mélange des situations qui n'ont rien à voir. Dès qu'on l'applique à la population mondiale, on met ensemble des gens qui ont jusqu'à 10 000 fois moins d'impact que leur voisin.»

«Un Américain moyen pollue trois à quatre fois plus qu'un Français moyen, et jusqu'à dix fois plus qu'un Indien», expose Emmanuel Pont. Pourtant, dans la formule, ils sont considérés comme des individus similaires. «Quand Bill Gates entre dans un bar, en moyenne tous les clients sont milliardaires», résumait-il dans un article publié sur la plateforme Medium en avril 2021. Tous les individus ne se valent pas, en tout cas en matière d'impact et de consommation.

La deuxième réserve concerne le choix des variables. Dans le même article, Emmanuel Pont montrait que la formule est applicable à tout... y compris par exemple à des tomates. La formule «émissions mondiales = production mondiale de tomates x émissions par tomate» est parfaitement exacte d'un point de vue mathématique; pourtant elle n'a aucun sens, et fait apparaître le manque de dimension politique de l'équation IPAT, dans laquelle les vrais responsables (dirigeants politiques et économiques notamment) ne figurent pas.

«On est vraiment très loin du moment où des milliards de personnes vont mourir à cause du réchauffement climatique.»

Ce qui fait enfin tiquer Emmanuel Pont, c'est le lien qui unit les quantités P, A et T. «Ces variables ne sont pas indépendantes, explique-t-il. On ne peut pas faire bouger les facteurs indépendamment les uns des autres. S'imaginer cela, c'est confondre une décomposition comptable avec un modèle de la réalité.» Dans son article publié sur Medium, il prend l'exemple du PIB par habitant, dont l'augmentation «est un facteur important de la transition démographique», et de l'effet rebond, soit «l'augmentation de l'efficacité énergétique, qui se traduit par une consommation plus importante». «Une étude récente estime qu'à l'échelle globale, cet effet rebond annule plus de la moitié des gains d'efficacité», conclut-il.

Thanos n'existe pas

Même à supposer qu'une réduction drastique de la population mondiale soit reconnue comme une solution imparable pour préserver notre planète, les responsables politiques auraient bien du mal à mettre en œuvre des mesures permettant d'obtenir une baisse progressive de la quantité d'humains sur Terre.

«Si la France menait une politique de l'enfant unique, suggère Emmanuel Pont à titre d'exemple, il lui faudrait attendre 2100 avant que sa population soit divisée par deux. c'est beaucoup trop tard.» D'ailleurs, même si la pollution humaine était divisée par deux, ce serait quand même très insuffisant: par exemple, pour limiter le réchauffement à 1,5 degré Celsius, il faudrait diviser les émissions de dioxyde de carbone par cinq, voire par dix, d'ici à 2050.

En réalité, ils semblent au contraire obsédés par le taux de natalité, en particulier les dirigeants les plus racistes, qui souhaitent faire augmenter la natalité de la population «de souche» afin de lutter contre le fameux «grand remplacement». Mais les politiques natalistes ne sont pas l'apanage de l'extrême droite: en mai 2021, François Bayrou présentait son pacte de la démographie, «qui n'a eu aucune suite concrète, mais qui était surtout un appel du pied à la droite traditionaliste, une façon de dire que la natalité c'est important», observe Emmanuel Pont.

L'essayiste souligne l'échec de certaines politiques antinatalistes, comme celle menée il y a quelques années en Angleterre: «Il y a eu une volonté du Parti conservateur de réduire la natalité des pauvres en annulant les augmentations d'allocations familiales décidées dix ou vingt ans plus tôt. C'était vraiment un argument malthusien au sens propre: pour réduire le nombre d'enfants pauvres, décourageons les pauvres de faire des enfants. Ça n'a pas très bien fonctionné: la natalité a baissé, d'ailleurs pas que chez les pauvres, mais le nombre d'enfants pauvres, lui, a nettement augmenté.»

Quant au changement climatique, il ne jouera pas les Thanos de sitôt. «On est vraiment très loin du moment où des milliards de personnes vont mourir à cause du réchauffement climatique, assure Emmanuel Pont. D'après la trajectoire actuelle, la planète va plafonner à 3 degrés Celsius de réchauffement, et pas 5 ou 6 comme on a pu le dire. Il pourrait y avoir quelques millions de morts par an, quelques dizaines de millions dans l'hypothèse la plus pessimiste à craindre.»

Si ce scénario est quand même catastrophique sur de nombreux plans, il ne suffira pas à tuer des milliards de personnes à lui seul. «Si c'est le cas, ce sera par des phénomènes politiques comme une troisième guerre mondiale», avance-t-il. De quoi repenser au titre du livre et se demander sérieusement si l'époque est bien choisie pour se reproduire. Emmanuel Pont invite en tout cas son lectorat à refuser la fatalité et à prendre conscience que, sur tous les plans, l'humanité a les cartes en mains.

Cet article a été publié initialement sur Slate. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

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