Pourquoi la raclée reçue par Trump ne sauvera pas la France
La France va-t-elle élire sa Trump, au moment où les Etats-Unis, au vu de la gifle électorale flanquée par les Démocrates aux Républicains, semblent vouloir se débarrasser du leur? En d’autres termes, les résultats des élections américaines de mi-mandat peuvent-ils être d’un quelconque enseignement ou avoir la moindre influence sur le scrutin présidentiel d’avril-mai dans l’Hexagone et les législatives qui suivront en cas de nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale?
Des dynamiques très peu synchrones
Porteurs d’enseignements, oui. Avoir de l’influence, c’est moins sûr, d’abord, parce que les dynamiques électorales ne sont pas toujours synchrones dans les pays occidentaux: quand le Royaume-Uni élisait l’ultra-libérale Margareth Thatcher en 1979 et les Etats-Unis le Républicain Ronald Reagan en 1980, les Français portaient l'année d'après au pouvoir une alliance socialiste et communiste, emmenée par François Mitterrand. On ne pouvait pas faire plus contrasté.
Penchons-nous en premier lieu sur les possibles leçons pour la France de la victoire démocrate aux Midterms. Un constat, évident: alors que le bipartisme Républicains-Démocrates reste au fondement de la démocratie américaine, il a disparu en France, du moins dans le sens souhaité par les modérés de gauche et de droite.
L'épuisement des modérés
Pendant des décennies, jusqu’à 2002 et à l’exception de 1969, ce bipartisme à la française se reconstituait automatiquement pour le second tour de la présidentielle, avec une droite et une gauche tacitement républicaines. Il été battu en brèche en 2002, donc, puis en 2017, enfin en 2022, à chaque fois du fait de la présence au second tour du Front national, devenu Rassemblement national.
L’obligation qui était faite – comme un devoir moral autant que pour éviter une déroute économique – de battre l’extrême droite, a progressivement épuisé les forces modérées. Dans le même temps, la France ayant adopté tous les acquis sociaux dont peut rêver une démocratie, avec des aides toujours plus nombreuses, sans que cela se traduise par une vie meilleure, le Parti socialiste, lorsqu’il fut au pouvoir pour la dernière fois, de 2012 à 2017, n’a pu que décevoir le «peuple de gauche» en serrant la vis du budget, dette publique et taux d’emprunt sur les marchés obligent.
Bipartisme des extrêmes
Résultat: le prolétariat de gauche s’est tourné vers La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, quand le prolétariat nationaliste, formé de nombreux ex-électeurs de gauche, entre autres communistes, s'est tourné vers Marine Le Pen.
Si bien que, aujourd’hui, le bipartisme français est constitué d’une extrême droite et d’une extrême gauche. Avec, entre les deux, un marécage composé de centre gauche, de centre droit, mais aussi d’une droite plus dure, autrefois au pouvoir, qui, jugée l’amie des «riches», ne parvient plus à avoir la confiance d’une majorité d’un peuple appauvri.
Le macronisme souffre-douleur
Le macronisme, dans l'intervalle, est devenu le bouc émissaire de tous, y compris des macronistes. Or, davantage que le produit d’une volonté, le macronisme est la conséquence d’une indifférenciation de la gauche et de la droite de gouvernement. Chacune, en effet, a perdu à peu près toute marge de manœuvre économique, ni l’une ni l’autre ne consentant à diminuer substantiellement une dépense publique devenue à la fois ingérable et insatisfaisante, tant l’assiette est large et les gains redistribués modestes.
La tripartition française – extrême droite, extrême gauche, le reste entre les deux – bloque la démocratie française dans sa logique majoritaire, celle de la Ve République, là où le traditionnel bipartisme Républicains-Démocrates continue de fonctionner en conformité avec le système majoritaire américain.
Le poids de l'Histoire
Pour que le bipartisme à la française, aujourd’hui cassé, puisse se reconstituer, il faudrait, soit que les extrêmes fondent au profit des modérés, mais cela n’en prend pas le chemin, soit que la droite et l’extrême droite s’allient, pareil pour la gauche et l’extrême gauche. Mais on mesure aussitôt l’irréalité d’une telle vision.
La France, comme l’Allemagne, du reste, est trop marquée par le passé de la Seconde Guerre mondiale pour envisager, du moins pour l'heure, une alliance à droite avec un parti qui fait des origines ou de la religion un bouc émissaire. Par ailleurs, le programme économique de Marine Le Pen est bien trop social au goût d’une droite de gouvernement type PLR, pour prendre une comparaison suisse.
La rupture d'un côté, la confiance de l'autre
A gauche, la rupture entre le socialisme de gouvernement et la gauche radicale date de 1920. Les horreurs communistes du XXe siècle rebutent au PS. De plus, les allusions antisémites de Jean-Luc Mélenchon, sa conception devenue très molle de la laïcité, rendent, là aussi, à ce stade, toute alliance à gauche, on pense à Raphaël Glucksmann, impossible avec LFI.
Les Républicains et Démocrates américains, où radicaux et centristes cohabitent chez les uns comme chez les autres, ne sont pas embarrassés par ces cas de conscience. Les Etats-Unis, en dépit de tout, restent le phare de la démocratie dans le monde. On y prête allégeance à la Constitution, elle ne peut être prétexte à des aventures illibérales. Les Midterms de mardi, en rétablissant un équilibre politique qui nous était apparu en danger depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump, redonnent confiance à tous les démocrates.
Voilà pour les enseignements, qui ne valent pas seulement pour la France.
L'influence, à présent. Ce sera très court. Ces Midterms, qui ne règlent pas les divisions au sein du camp démocrate mais qui montrent quels sont les sujets mobilisant les électeurs, empêcheront-ils un second tour Le Pen-Mélenchon? La France est peut-être devenue un pays trop démoralisé pour l’éviter.
