«Porter une arme à feu pousse à rester poli»: un Américain raconte
watson sur la route des Midterms 🇺🇸
C’est quoi le mood aux Staaaates? Afin de mieux cerner l’état d’esprit des Américains, watson a décidé de prendre la route de Seattle (Washington) à Austin (Texas).
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Les Etats-Unis renouvelleront leur Chambre des représentants le 3 novembre prochain dans un climat politique tendu et avec un président Trump qui sait qu’il peut trébucher.
Armé de petites histoires pour mieux comprendre la grande, watson sillonne un pays que l’on croit connaître, secoué, mal-aimé et inquiet pour son avenir. Sans oublier, au passage, ses amusantes curiosités culturelles. Welcome on board!
Colter Anderson, 25 ans, enchaîne les questions sur notre pays (dont il connait notamment très bien le treillis militaire et le Fass 90, le fusil d'assaut que les recrues suisses utilisent sous les drapeaux).
Ce samedi, il nous a donné rendez-vous à l’Albany, l’un de ses restaurants préférés, pour son atmosphère «très classique» de la région et «parce qu'on y croise de vieux bonhommes», les vendredis et samedis soirs, qui viennent raconter des histoires et papoter.
S'il se dit volontiers conservateur, Colter, qui travaille pour l’Etat, préfère ne pas s’étendre sur ses opinions politiques personnelles. Pour ce qui est de nous raconter son coin d’Amérique, en revanche, il est plus que partant: les grands espaces, la culture cowboy, la chasse et, surtout, les armes. Il nous ouvre les portes d’un univers qui lui est familier et qui, vu de Suisse, soulève souvent bien des questions.
Racontez-nous votre tout premier contact avec une arme. Vous aviez quel âge?
Colter Anderson: Dans ma famille, les armes, et surtout la chasse, font partie de la vie. Mon père est né dans les années 50, à une époque bien différente, fils d'un paysan et rancher originaire du Wisconsin. La chasse est un hobby avec lequel j'ai grandi.
C’est l’un de mes premiers souvenirs de tir. Mon père m’a appris à m’en servir et à respecter scrupuleusement toutes les règles de sécurité. Nous allions sur des terres publiques, nous installions des cibles et nous nous entraînions.
Puis, vous avez commencé à chasser?
Oui. D'abord, les oiseaux. La chasse au gros gibier est arrivée plus tard, à l’université. Au début, j'accompagnais des amis, j’aidais à porter du matériel. J’aimais déjà beaucoup camper, marcher, partir avec un sac à dos. La chasse est devenue une autre occasion de sortir, de profiter de la nature et de ralentir un peu.
Qu’est-ce que la chasse apporte de plus qu’une rando?
Un objectif. J’aime marcher, mais à la chasse, vous vous posez constamment des questions: où allons-nous maintenant? Quelle stratégie adopter? Comment approcher les animaux? Il y aussi ce shot d'adrénaline incomparable. J’aime particulièrement chasser l’antilope.
Que faites-vous de l’animal après l’avoir tué?
Il faut d’abord le vider, avec beaucoup de précautions pour ne pas contaminer la viande. Les viscères restent sur place et les animaux charognards viennent s’en nourrir. Ensuite, cela dépend de la taille de l’animal et de l’endroit où vous êtes. Vous pouvez le découper sur place et transporter la viande dans des sacs prévus pour, avant de mettre le tout au congélateur. Nous essayons d’utiliser le plus possible de l’animal.
Vous pratiquez une chasse éthique, en somme?
Absolument. Quand je tire, je dois être certain de tuer l’animal rapidement. Il m'est déjà arrivé de blesser une bête sans la tuer immédiatement et je m’en suis voulu énormément. Lors d’une chasse récente, j’ai tiré trop vite et j’ai touché l'antilope à l’épaule. La blessure était très grave, mais elle a continué à courir. Je l’ai suivie pendant une vingtaine de minutes avant de pouvoir tirer à nouveau et l’achever. Rien qu’en reparlant de ça, je me sens mal. Je ne veux pas faire souffrir les animaux.
La chasse au trophée vous intéresse-t-elle? Vous gardez la tête de la bestiole pour la mettre dans votre salon?
Ah, ah, pas du tout! J’aime surtout l’activité, le sport, le défi et le fait de sortir dans la nature. Faire préparer une tête par un taxidermiste coûte aussi assez cher.
Vous m'avez dit posséder pas moins de neuf armes à feu, dont quatre fusils et cinq pistolets. Comment avez-vous constitué cette impressionnante collection?
Quand j’étais plus jeune, j’utilisais les armes de mon père. Je les aimais et j’aimais tirer avec, mais en arrivant à l’université, j’ai commencé à vouloir les miennes. Je suis assez particulier dans mes choix. La toute première que j’ai acheté moi-même, c'était une carabine semi-automatique légère. J’ai assemblé une partie tout seul, à partir de différents composants. Je continue à réfléchir à des modifications et à des améliorations.
Vous avez toujours une arme sur vous?
Non. Ici, à Cheyenne, je me sens en sécurité et je ne suis pas particulièrement inquiet. En revanche, quand je suis au milieu de nulle part, j’apprécie d’en avoir une, que ce soit sur moi ou dans ma voiture. C’est une forme de sécurité.
Comment conservez-vous vos armes chez vous ?
Quand j’étais enfant, mon père était très strict: tout était enfermé dans un coffre. Aujourd’hui, je vis seul dans un petit appartement et je n’ai pas d’enfants, donc je n’ai pas de safe chez moi. Lorsque je reçois des gens, je fais juste attention à les ranger. Si quelqu’un souhaite en regarder une, je suis heureux de la lui montrer, mais je commence toujours par retirer le chargeur et vérifier qu’elle est déchargée.
Tout le monde est-il aussi attentif à la sécurité ?
Non, il y a certainement des gens moins prudents. Mon père a toujours beaucoup insisté là-dessus, et c’est devenu une habitude pour moi. Les accidents existent, y compris avec des personnes expérimentées. Une chute ou un geste malheureux peuvent avoir des conséquences très graves. Il faut constamment rester vigilant.
Quelles sont les règles que vous répétez à quelqu’un qui découvre le tir ?
Garder l’arme dirigée dans une direction sûre. Ne jamais pointer quelque chose que vous ne voulez pas atteindre. Garder le doigt loin de la détente tant que vous n’avez pas décidé de tirer. Savoir ce que vous visez et ce qu’il y a derrière. Chaque fois que je prends une arme, je vérifie son état, même si je pense déjà savoir si elle est chargée ou non.
Et des gens un peu louches, vous en croisez au stand de tir de temps en temps?
Oui, ça arrive. Dans ce cas, je préfère m'en aller et revenir un autre jour.
Le fait que la plupart des gens portent une arme à feu sur lui rend-il le Wyoming plus sûr, selon vous?
Je ne dirais pas forcément cela. Le Wyoming est déjà un endroit où je me sens en sécurité. A mes yeux, c’est aussi une question de culture et de relations entre les gens.
Mais, dans la réalité, les gens ne sortent pas leur arme à chaque désaccord! Et ils les portent rarement de manière visible, même si c'est autorisé ici, sauf dans les écoles et les bars.
En parlant d'écoles... Les Etats-Unis font régulièrement la une avec des fusillades meurtrières dans les établissements scolaires. Que ressentez-vous lorsque vous apprenez qu’un mass shooting a eu lieu, comme tout récemment dans l'Oregon?
C’est terrible. Je ne vais pas prétendre que j’ai la solution. J’aimerais que nous l’ayons. Je pense que les vérifications d’antécédents qui existent ont leur utilité. Il y a aussi toute la question de l’accès aux ressources en santé mentale. Ce sont des choses qui peuvent aider.
Que penseriez-vous personnellement d'une interdiction totale des armes à feu dans les lieux publics, à l'exception de la chasse et des stands de tir, dans le but d'améliorer la sécurité?
Avant toute chose, si quelqu’un est capable de me proposer une solution à ce problème et de me présenter des preuves empiriques démontrant qu’elle rendrait notre pays plus sûr, j’y suis tout à fait favorable.
La loi, à elle seule, ne peut pas empêcher quelqu’un de commettre un acte, seulement de lui en faire porter la responsabilité après coup. Elle sert de cadre à notre comportement, mais dès lors qu’une personne prend consciemment la décision de l’enfreindre, ajouter de nouvelles lois ne la fera probablement pas changer d’avis. Par ailleurs, nous pouvons prendre l’exemple d’une récente fusillade meurtrière au cours de laquelle un témoin armé a pu intervenir.
Nous disposons également de procédures de vérification des antécédents et de formations aux Etats-Unis, mais elles ne sont pas aussi poussées que les vôtres. Je serais favorable à un renforcement de notre système afin qu’il se rapproche davantage du modèle suisse.
Vous êtes-vous déjà retrouvé dans une situation où vous envisagiez d’utiliser votre arme pour vous défendre?
Face à une personne, jamais. Dans la nature, il m’est arrivé d’être sur mes gardes, face à un puma, par exemple. Si j’entends un bruit inhabituel, une branche qui casse, il peut m’arriver de me tenir prêt. Mais je n’ai jamais vécu une situation où une autre personne aurait pu me pousser à sortir mon arme.
Quand seriez-vous tenté de l'utiliser contre un être humain?
Pour moi, la distinction essentielle est celle d’une menace contre une personne. Quelqu’un qui entre par effraction dans mon petit appartement, ce n’est pas la même situation que quelqu’un qui s'introduit dans la remise au fond du terrain de mon père. Dans le second cas, mon père peut lui dire de partir et appeler la police. Le simple fait de protéger un bien ne signifie pas que sa vie est menacée. Ce sont des situations difficiles, dans lesquelles tout peut aller très vite.
Comment expliquer votre rapport aux armes à des Européens qui ne partagent pas cette culture?
Je pense qu’il faut aussi comprendre l’histoire américaine. Dans notre imaginaire, les armes sont liées à la Révolution, à la résistance à la tyrannie et à la liberté. Cela fait partie de la culture du pays. Dans cette communauté, beaucoup de gens sont très attentifs à la sécurité et heureux de faire découvrir leur activité. C’est aussi ce que j’essaie de transmettre: le respect des règles, la responsabilité et le plaisir de pratiquer.
Comment décririez-vous le Wyoming à quelqu’un qui n'y a jamais posé les pieds?
C’est un endroit où votre vie vous appartient. Les gens sont sympathiques, serviables, mais ils n’essaient pas nécessairement de se mêler de vos affaires. J’apprécie ce mélange. La nature fait partie de cette identité. Les gens tiennent beaucoup aux espaces naturels et aux activités de plein air. Pour moi, c’est essentiel.
Les gens ici semblent aussi très attaché aux symboles de l’Etat: le drapeau, la culture cow-boy...
Oui, il y a un fort sentiment d’appartenance. Quand vous voyez quelqu’un porter un symbole du Wyoming ailleurs dans le pays, c’est une raison d’aller lui parler. Le Wyoming est généralement considéré comme un Etat très conservateur. Nous sommes si peu nombreux que cela crée facilement un lien.
La culture cowboy, est-ce encore une réalité ?
Tout à fait! L’élevage tient une place importante dans l’économie du Wyoming. Quand vous traversez l’Etat, vous voyez ces grands espaces, les ranchs et le bétail. Les cowboys existent toujours: des gens travaillent avec les troupeaux, les accompagnent et veillent sur eux. Les rodéos sont aussi très présents. Cette culture a évolué, mais elle est bien vivante.
L’image du propriétaire qui accueille un inconnu avec son fusil, c'est exagéré?
Oui. Quelqu’un qui marche sur votre terrain a peut-être simplement fait une erreur. Mais si vous vous trompez et qu’un propriétaire vient vous dire que vous êtes chez lui, le mieux est de vous excuser et de repartir. La plupart des gens seront corrects si vous l’êtes aussi.
Vous êtes très attaché à votre Etat. S'il bannissait les armes demain, vous partiriez? Dans le Wisconsin, par exemple?
Wow, c'est une question horrible! (Rires) Je dirais que... Non, je ne pourrais pas partir. J'aime le tir et la chasse mais, dans mon quotidien, c’est tout simplement un loisir. J’aime aller au stand, j’aime tout le processus. Mais je pratiquerais d'autres activités qui me plaisent tout autant, ici, au Wyoming. Cependant, vous n'êtes pas prêts de voir l'Etat interdire les armes à feux!
