Rana a été enlevée pour être transformée en esclave sexuelle
Alors que Rana est assise dans un lieu tenu secret et raconte ce qu’elle a vécu, son visage laisse à peine transparaître ce qu’elle ressent. Ses yeux légèrement maquillés restent constamment rivés au sol. Elle s’efforce de se remémorer les détails de son enlèvement, de son viol et des mois durant lesquels elle a été retenue prisonnière.
Elle a un visage juvénile, la peau claire, de longs cheveux noirs et une silhouette menue. Elle paraît plus jeune que ses 26 ans, d’autant plus lorsqu’on sait qu’elle est mère d’un jeune enfant. Elle avait 25 ans lorsque son bourreau s’est emparé d’elle.
D'une voix à peine audible, elle raconte:
La jeune femme continue:
Une chasse contre la minorité alaouite
Rana est l’une des nombreuses Syriennes qui affirment avoir été enlevées et réduites à l'esclavage sexuel après l’effondrement du régime Assad, en décembre 2024.
Depuis, de nombreuses organisations de défense des droits humains dénoncent des enlèvements systématiques, visant notamment des femmes issues de la communauté alaouite. A cela s’ajoutent une discrimination généralisée et des violences contre les Alaouites: massacres, arrestations, licenciements et expropriations.
Les Alaouites constituent une ancienne communauté religieuse qui représente environ 10% de la population syrienne. Ils vivent principalement dans les collines qui longent la côte méditerranéenne, dans les provinces de Tartous et de Lattaquié (ouest). L'ancien président, Bachar al-Assad, appartenait lui-même à cette communauté religieuse.
Son régime lui accordait sa protection tout en favorisant l’accès des Alaouites à la fonction publique et aux forces armées.
Pendant la guerre civile, de nombreux Alaouites ont combattu les milices djihadistes qui s’opposaient à Bachar al-Assad. Aujourd’hui, celui-ci a fui, mais eux sont restés. Beaucoup racontent avoir été victimes de représailles et d’actes de vengeance de la part des groupes qu’ils avaient autrefois combattus et qui font désormais partie des forces armées du nouveau gouvernement.
Le tournant le plus sanglant est survenu en mars 2025, quatre mois après la fuite de Bachar al-Assad. Une tentative de soulèvement d’anciens combattants alaouites sur la côte, qui cherchaient à échapper au contrôle du nouveau gouvernement de Damas, a été violemment réprimée. Des milices ont alors perpétré des massacres contre des civils alaouites.
Une balle dans le visage
Lama, 50 ans, est originaire d’un village près de Lattaquié. Son corps porte encore les séquelles de la balle qui l'a atteinte au visage. Elle raconte:
Lama raconte que les hommes lui ont ensuite tiré au visage, puis à la poitrine pour l’achever. La balle a traversé son sein gauche, mais, de manière presque miraculeuse, elle a survécu.
Selon une commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies, 1476 personnes ont été tuées durant cette période, presque toutes civiles. Aujourd’hui, de nombreux Alaouites installés le long de la côte vivent dans la peur. Ils racontent que cette peur est encore renforcée par les disparitions systématiques de femmes de leur communauté, qui sont souvent victimes de violences sexuelles après leur enlèvement.
Taimaa Eissa, une militante des droits humains qui avait été emprisonnée sous Bachar al-Assad, affirme:
Le gouvernement nie l’existence d’enlèvements et de disparitions forcées. Il affirme qu’une grande partie des femmes portées disparues seraient parties volontairement avec leurs amants.
«Les femmes sont enlevées de force»
Anat, une organisation non gouvernementale suédoise qui œuvre en Syrie pour la justice et les droits humains, conteste cette version. Depuis la chute du régime, elle a documenté 146 cas de femmes disparues, presque toutes alaouites. 87 d’entre elles ont depuis pu rentrer chez elles. Nombreuses sont celles qui ont raconté avoir subi des violences physiques et avoir été contraintes à l'esclavage sexuel.
Tarek Eissa, un militant des droits humains qui a lui aussi été arrêté par le régime d’Assad, raconte:
Il poursuit:
Le récit de Rana montre clairement comment les violences sexuelles sont utilisées comme un moyen de pression:
Son regard reste baissé, inchangé, tandis qu’elle se souvient du jour où son ravisseur est entré dans la pièce, l’a violée puis lui a dit qu’elle devait désormais accepter de lui appartenir.
Puis il est parti, apparemment convaincu que le viol l’avait définitivement liée à lui. Il a laissé son téléphone derrière lui. Rana s’en est immédiatement servie pour envoyer sa localisation à sa famille. Une fois l’endroit où elle se trouvait connu, des organisations humanitaires ont lancé une campagne de pression internationale contre le gouvernement. Le lendemain, celui-ci a libéré Rana et arrêté son ravisseur.
Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Rana raconte que les autorités l’ont encore détenue pendant près d’un mois dans des conditions inhumaines. Elles l’ont accusée d’adultère et lui ont demandé de se laisser filmer en affirmant qu’elle était partie volontairement afin de se convertir au «véritable islam».
Son bourreau a été libéré peu de temps après. Elle-même n’a pu retrouver sa famille que deux mois après son enlèvement. Aujourd’hui, Rana vit cachée, loin de chez elle, par peur. Elle affirme craindre une collaboration entre les autorités et son ravisseur et dit n’avoir personne pour la protéger.
C’est une peur qui unit tous les Alaouites: celle d’une communauté vivant dans la terreur, par crainte de nouveaux massacres, d’autres enlèvements, de viols, de conversions forcées, de la pauvreté et d’une vie marquée par la discrimination.
Adapté de l'allemand par Tanja Maeder
