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La communauté alaouite vit l'enfer en Syrie: Rana raconte

À Lattaquié, une femme revient de la prière qu'elle a faite sur les tombes de ses enfants, tués par des djihadistes.
A Lattaquié, une femme revient de la prière qu'elle a faite sur les tombes de ses enfants, tués par des djihadistes.Image: alessandro cimma

Rana a été enlevée pour être transformée en esclave sexuelle

Massacres, enlèvements, viols: depuis la chute du dictateur Bachar al-Assad, des milices proches du pouvoir s’en prennent brutalement à la minorité religieuse alaouite. Les femmes sont particulièrement touchées.
18.10.2026, 07:0618.10.2026, 07:06
Luca Steinmann, Lattaquié, syrie / ch media

Alors que Rana est assise dans un lieu tenu secret et raconte ce qu’elle a vécu, son visage laisse à peine transparaître ce qu’elle ressent. Ses yeux légèrement maquillés restent constamment rivés au sol. Elle s’efforce de se remémorer les détails de son enlèvement, de son viol et des mois durant lesquels elle a été retenue prisonnière.

Elle a un visage juvénile, la peau claire, de longs cheveux noirs et une silhouette menue. Elle paraît plus jeune que ses 26 ans, d’autant plus lorsqu’on sait qu’elle est mère d’un jeune enfant. Elle avait 25 ans lorsque son bourreau s’est emparé d’elle.

D'une voix à peine audible, elle raconte:

«Il venait presque tous les jours dans le magasin que je tenais avec mon mari. Il disait qu’il revenait d’Allemagne, où il avait fui, et qu’il travaillait pour le nouveau gouvernement syrien. Un jour, alors que je marchais seule dans un quartier très fréquenté, il a soudain surgi d’une voiture, a pointé un pistolet sur moi, m’a traînée de force dans le véhicule et m’a mis un tissu sur le visage. J’ai alors perdu connaissance.»

La jeune femme continue:

«Quand je me suis réveillée, j’étais dans une pièce sombre aux murs décrépis, avec un sol en béton et un matelas. J’entendais des cris de femmes et d’hommes venant de partout. Beaucoup criaient: "Allahou Akbar". Une fois par jour, un homme masqué me faisait passer un peu d’eau et de nourriture par la porte. Quand je le suppliais de m’expliquer ce qui se passait, il hurlait: "Tais-toi, sale Alaouite!"»

Une chasse contre la minorité alaouite

Rana est l’une des nombreuses Syriennes qui affirment avoir été enlevées et réduites à l'esclavage sexuel après l’effondrement du régime Assad, en décembre 2024.

Depuis, de nombreuses organisations de défense des droits humains dénoncent des enlèvements systématiques, visant notamment des femmes issues de la communauté alaouite. A cela s’ajoutent une discrimination généralisée et des violences contre les Alaouites: massacres, arrestations, licenciements et expropriations.

Alaouites en Syrie
A Lattaquié, une femme se tient dans la pièce où des miliciens ont tué son fils, avant de mettre le feu.Image: Alessandro Cimma

Les Alaouites constituent une ancienne communauté religieuse qui représente environ 10% de la population syrienne. Ils vivent principalement dans les collines qui longent la côte méditerranéenne, dans les provinces de Tartous et de Lattaquié (ouest). L'ancien président, Bachar al-Assad, appartenait lui-même à cette communauté religieuse.

Carte de Syrie montrant la répartition confessionnelle et ethnique en Syrie en 2018, sur la base des travaux du Dr. M. Izady (Columbia University) (Photo by AFP)
Image: AFP

Son régime lui accordait sa protection tout en favorisant l’accès des Alaouites à la fonction publique et aux forces armées.

Pendant la guerre civile, de nombreux Alaouites ont combattu les milices djihadistes qui s’opposaient à Bachar al-Assad. Aujourd’hui, celui-ci a fui, mais eux sont restés. Beaucoup racontent avoir été victimes de représailles et d’actes de vengeance de la part des groupes qu’ils avaient autrefois combattus et qui font désormais partie des forces armées du nouveau gouvernement.

Le tournant le plus sanglant est survenu en mars 2025, quatre mois après la fuite de Bachar al-Assad. Une tentative de soulèvement d’anciens combattants alaouites sur la côte, qui cherchaient à échapper au contrôle du nouveau gouvernement de Damas, a été violemment réprimée. Des milices ont alors perpétré des massacres contre des civils alaouites.

Une balle dans le visage

Lama, 50 ans, est originaire d’un village près de Lattaquié. Son corps porte encore les séquelles de la balle qui l'a atteinte au visage. Elle raconte:

«Ils allaient de maison en maison et appelaient au djihad contre les Alaouites. Lorsqu’ils sont arrivés chez nous, ils nous ont demandé si nous étions alaouites. Après que nous avons répondu oui, ils ont commencé à nous insulter. Puis ils ont emmené les hommes de force, alors qu’aucun d’eux n’était un combattant: mon mari, mon beau-frère, son fils et mon fils de 17 ans. Ils les ont conduits devant la maison et les ont abattus, l’un après l’autre.»

Lama raconte que les hommes lui ont ensuite tiré au visage, puis à la poitrine pour l’achever. La balle a traversé son sein gauche, mais, de manière presque miraculeuse, elle a survécu.

Alaouites en Syrie
Le visage de Lama est marqué à jamais par la balle d'AK-47 tirée par les miliciens.Image: Alessandro Cimma

Selon une commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies, 1476 personnes ont été tuées durant cette période, presque toutes civiles. Aujourd’hui, de nombreux Alaouites installés le long de la côte vivent dans la peur. Ils racontent que cette peur est encore renforcée par les disparitions systématiques de femmes de leur communauté, qui sont souvent victimes de violences sexuelles après leur enlèvement.

Taimaa Eissa, une militante des droits humains qui avait été emprisonnée sous Bachar al-Assad, affirme:

«Les autorités tolèrent que des hommes issus de leurs propres rangs commettent des violences sexuelles contre des femmes alaouites afin d’humilier et de détruire toute la communauté. Les femmes violées, par honte, sont contraintes de se taire et d’accepter leur soumission. De cette manière, les violences qu’elles subissent touchent finalement tous les Alaouites et mettent toute la communauté à genoux.»

Le gouvernement nie l’existence d’enlèvements et de disparitions forcées. Il affirme qu’une grande partie des femmes portées disparues seraient parties volontairement avec leurs amants.

«Les femmes sont enlevées de force»

Anat, une organisation non gouvernementale suédoise qui œuvre en Syrie pour la justice et les droits humains, conteste cette version. Depuis la chute du régime, elle a documenté 146 cas de femmes disparues, presque toutes alaouites. 87 d’entre elles ont depuis pu rentrer chez elles. Nombreuses sont celles qui ont raconté avoir subi des violences physiques et avoir été contraintes à l'esclavage sexuel.

militaires syrie
Les forces de sécurité lourdement armées du nouveau régime syrien ont perpétré des massacres contre les Alaouites.Image: EPA

Tarek Eissa, un militant des droits humains qui a lui aussi été arrêté par le régime d’Assad, raconte:

«Les femmes sont enlevées de force. Pendant leur captivité, elles subissent des violences sexuelles dans 70% des cas. Parfois, celles-ci sont commises par un seul agresseur; dans d’autres cas, les femmes deviennent les esclaves sexuelles d’un groupe.»

Il poursuit:

«Nous ne pouvons pas démontrer qu’une seule autorité centrale se trouve derrière tout cela. Nous constatons toutefois qu’il est presque toujours inutile de porter plainte. Les autorités ne font rien, car enquêter signifierait s’en prendre à leurs propres forces armées, et parce que la haine des Alaouites est également très répandue dans leurs propres rangs.»

Le récit de Rana montre clairement comment les violences sexuelles sont utilisées comme un moyen de pression:

«Dans cette pièce sombre, j’avais depuis longtemps perdu toute notion du temps»

Son regard reste baissé, inchangé, tandis qu’elle se souvient du jour où son ravisseur est entré dans la pièce, l’a violée puis lui a dit qu’elle devait désormais accepter de lui appartenir.

Puis il est parti, apparemment convaincu que le viol l’avait définitivement liée à lui. Il a laissé son téléphone derrière lui. Rana s’en est immédiatement servie pour envoyer sa localisation à sa famille. Une fois l’endroit où elle se trouvait connu, des organisations humanitaires ont lancé une campagne de pression internationale contre le gouvernement. Le lendemain, celui-ci a libéré Rana et arrêté son ravisseur.

Alaouites en Syrie
Le quartier de Mazzeh, dans la capitale syrienne de Damas, est principalement peuplé par la communauté alaouite.Image: Alessandro Cimma

Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Rana raconte que les autorités l’ont encore détenue pendant près d’un mois dans des conditions inhumaines. Elles l’ont accusée d’adultère et lui ont demandé de se laisser filmer en affirmant qu’elle était partie volontairement afin de se convertir au «véritable islam».

Son bourreau a été libéré peu de temps après. Elle-même n’a pu retrouver sa famille que deux mois après son enlèvement. Aujourd’hui, Rana vit cachée, loin de chez elle, par peur. Elle affirme craindre une collaboration entre les autorités et son ravisseur et dit n’avoir personne pour la protéger.

C’est une peur qui unit tous les Alaouites: celle d’une communauté vivant dans la terreur, par crainte de nouveaux massacres, d’autres enlèvements, de viols, de conversions forcées, de la pauvreté et d’une vie marquée par la discrimination.

Adapté de l'allemand par Tanja Maeder

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