«Mon avenir est en Suisse»: ce réfugié a tenté de retourner en Syrie
Lorsque Maher Akraa-Meyer s'exprime, il choisit soigneusement ses mots. «Beaucoup de gens ne voulaient voir en moi qu'un réfugié syrien», explique-t-il dans un café. Pourtant, son histoire est plus complexe. Ce chercheur et journaliste de 37 ans se présente en précisant qu'il prépare, à l'Université de Zurich, une thèse sur les discours de haine sur les réseaux sociaux, qu'il travaille comme collaborateur scientifique à la Haute école de Lucerne et qu'il est père d'un petit garçon.
Fin mai, son passé a repris une place centrale dans sa vie. Pour la première fois après quinze ans d'absence, il est retourné dans son quartier d'Alep, dans le nord de la Syrie, pour rendre visite à sa mère. Ils avaient longtemps repoussé ces retrouvailles: «le mois prochain», «l'année prochaine». Lorsqu'ils se retrouvent enfin face à face, sa mère peine à croire que son fils est réellement là, accompagné de son épouse, une Suissesse, et de leur fils Nael.
Un retour dans un pays méconnaissable
C'est un moment que Akraa-Meyer attendait lui aussi depuis des années. Mais loin du soulagement espéré, il ressent quelque chose de totalement inattendu.
La Syrie de son enfance n'existe plus. Lui aussi a changé. Est-ce parce qu'il est parti depuis si longtemps, qu'il a fondé une famille et construit une nouvelle vie? Ou parce que l'idéal pour lequel il s'était battu autrefois ne correspond pas à la réalité d'aujourd'hui? «Je voulais me battre pour la liberté», dit-il.
Akraa-Meyer travaillait déjà comme journaliste avant la guerre, ce qui lui a valu d'être arrêté à six reprises par les services secrets syriens. Il a fini par fuir la Syrie fin 2011 pour se réfugier au Liban, puis en Turquie.
Plus tard, il a de nouveau été arrêté à la frontière entre la Syrie et la Turquie. Après quelques jours de détention, les autorités turques l'ont relâché en l'avertissant clairement: «Ne reviens pas.» Il devait prendre une décision: rester et tout risquer, ou fuir. Il a choisi de partir. C'est ainsi qu'il est arrivé à Genève le 15 mars 2016, le jour même de l'anniversaire de la révolution syrienne. La ville ne lui était pas inconnue: il y était déjà venu auparavant dans le cadre de son travail. Il y a déposé une demande d'asile avant d'être attribué au canton de Zoug.
Une nouvelle vie en Suisse
Aujourd'hui, Akraa-Meyer a une famille, un passeport suisse et un nouveau chez-lui. Pour retrouver rapidement une activité professionnelle, il s'est mis à apprendre l'allemand. C'est ainsi qu'il a rencontré sa femme, Fabienne.
Mais il n'a pas seulement trouvé l'amour: il s'est aussi construit un nouveau quotidien, entre vélo, cuisine et stand-up paddle. Il a fait reconnaître son diplôme d'architecte d'intérieur obtenu à Alep, effectué un stage, puis décroché en 2023 un master en design, avec une spécialisation en «Tendances et Identité» à la Haute école des arts de Zurich. Samedi dernier, il a célébré pour la première fois le 1er août en tant que citoyen suisse, à Zurich. Une journée riche en émotions, dit-il.
Son voyage à Alep lui a fait prendre conscience du chemin qu'il reste à parcourir avant un retour à une vie normale en Syrie. Des quartiers entiers sont en ruines. «La reconstruction prendra toute une génération. Il faut en être conscient lorsqu'on parle de retour», souligne-t-il.
Pour lui, revenir en Syrie, c'est repartir de zéro. «Il n'y a pratiquement plus rien.» Il y a trop peu d'écoles et d'hôpitaux, et les inégalités sociales restent très marquées. «Ceux qui ont de l'argent peuvent aller où ils veulent.»
Mais les personnes issues de familles modestes n'ont souvent pas le choix et doivent se contenter des logements disponibles. Les conditions de sécurité ne sont pas les mêmes selon les régions et les communautés auxquelles on appartient. Même si Akraa-Meyer dit s'être senti en sécurité, il sait que ce n'est pas le cas pour bon nombre de ses compatriotes.
L'an dernier, les Alaouites, les Druzes et les Kurdes ont été victimes de graves agressions. La situation politique reste elle aussi fragile: «Il est impossible de vivre en sécurité si l'on critique les nouveaux dirigeants.»
La Suisse paie les retours volontaires
Le voyage d'Akraa-Meyer a coïncidé avec une période où la Suisse modifiait ses règles concernant les ressortissants syriens. Depuis mai, le Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) traite à nouveau normalement les demandes d'asile des citoyens syriens. Après la chute du régime Assad, fin 2024, le SEM avait décidé de suspendre temporairement leur examen en raison d'une situation devenue trop confuse.
Fin juin, près de 700 demandes d'asile de ressortissants syriens étaient encore en attente. A cela s'ajoutent près de 5000 personnes dont la demande a été rejetée, mais qui bénéficient d'une admission provisoire, leur renvoi étant impossible ou ne pouvant raisonnablement être exigé. Au total, quelque 30 000 citoyens syriens vivent en Suisse.
Rares sont ceux qui devraient effectivement quitter la Suisse dans un avenir proche. Selon le SEM, la situation reste trop précaire pour permettre le renvoi de nombreux Syriens. Chaque cas est examiné individuellement afin de déterminer si la personne doit rentrer ou peut rester. Le manque d'écoles, d'emplois ou d'infrastructures fait partie des critères pris en compte.
Les personnes qui acceptent de rentrer volontairement reçoivent de la Confédération une aide forfaitaire de 1000 francs, à laquelle peuvent s'ajouter jusqu'à 5000 francs de soutien matériel. Elles peuvent en outre bénéficier d'une aide au retour pouvant atteindre 2600 euros dans le cadre d'un programme de l'agence européenne de garde-frontières Frontex, auquel la Suisse participe financièrement.
Son avenir est en Suisse
Depuis juillet 2025, 124 personnes sont rentrées volontairement en Syrie dans le cadre du programme de l'Union européenne, indique le SEM. Certains élus bourgeois réclament des renvois plus systématiques. Selon eux, la situation en Syrie s'est stabilisée.
Pour Akraa-Meyer, un retour en Syrie n'est plus envisageable. Son dernier voyage n'a fait que le confirmer.
Il espère que son travail contribuera à ce que des gens qui ne partagent pas les mêmes opinions puissent dialoguer sans se voir comme des ennemis.C'est aussi ce qu'il espère un jour pour son pays, la Syrie. (trad.: mrs)
