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Emmanuel Macron

La France n'a pas perdu la capicité de se rassembler

Hélène Miard-Delacroix se penche sur les violences en France.
Hélène Miard-Delacroix se penche sur les violences en France.Keystone, alain mandel

Marine Le Pen portée au pouvoir? «Un autre scénario est possible»

Ce week-end, les manifestations vont reprendre en France. Alors que les récentes violences semblent montrer un pays fracturé, l'historienne Hélène Miard-Delacroix ne porte pas forcément un regard pessimiste sur le pays.
31.10.2026, 11:5731.10.2026, 13:13
Fabian Hock

Hélène Miard-Delacroix est historienne et enseigne à l'université de la Sorbonne à Paris. Elle étudie notamment l'évolution politique et sociale de la France et de l'Allemagne, ainsi que les relations entre les deux pays. Alors que les manifestations vont reprendre ce week-end en France, elle analyse la contestation et les violences qui en ont découlé.

Depuis la Suisse, nous avons observé avec stupéfaction les violences qui ont secoué notre voisin. Qu'est-il arrivé à la France?
Hélène Miard-Delacroix: Deux phénomènes se sont conjugués lors des derniers événements. D'une part, la police a complètement sous-estimé l'ampleur de la mobilisation. Lors des émeutes du 17 octobre, les forces de l'ordre étaient bien trop peu nombreuses sur le terrain, comme l'a depuis reconnu le gouvernement français. D'autre part, des groupes très différents ont participé aux manifestations.

epa13311283 A protester holds a poster depicting French President Emmanuel Macron during a demonstration against the rising cost of living and cuts to public services, in Paris, France, 17 October 202 ...
Un slogan assassin près de République, à Paris.Keystone

De quels groupes s'agissait-il?
TDe nombreuses personnes manifestaient pacifiquement. Des lycéens qui dénonçaient les dysfonctionnements du système éducatif, des personnes qui souffraient du coût de la vie, ou encore des sympathisants du mouvement des Gilets jaunes. A cela se sont ajoutés des groupes de la gauche radicale, notamment les black blocs.

«Certains poursuivaient des objectifs politiques, tandis que d'autres cherchaient avant tout l'affrontement avec la police»

Enfin, il y avait de jeunes hommes, dont beaucoup issus des banlieues, qui ont profité du chaos pour piller des commerces.

Qu'est-ce qui vous a particulièrement choquée dans ces images?
Le mépris absolu des normes sociales. Des commerces appartenant à d'autres personnes ont été pillés devant les caméras. De jeunes hommes se servaient sans la moindre retenue, tout en riant. Ces scènes ont profondément choqué la France. Beaucoup se sont demandé quelle était cette jeunesse qui ne connaissait plus aucune limite.

Mais nous n'avons pas seulement assisté à des pillages. Des mairies ont également été incendiées et des policiers délibérément pris pour cible. D'où vient cette haine envers l'Etat français?
En France, une seule personne incarne l'Etat, c'est le président de la République. Emmanuel Macron est tenu pour responsable de tout. C'est évidemment absurde. La France est un Etat qui fonctionne, dans lequel le président n'est absolument pas responsable de tout.

Mais pourquoi cette colère s'est-elle retournée contre les mairies?
Parce qu'elles sont perçues comme le symbole de cette prétendue toute-puissance de l'Etat. Or, une mairie n'est justement pas un prolongement du pouvoir présidentiel. C'est le lieu où les représentants élus d'une commune travaillent au service de leurs administrés.

«Mais en France, l'idée prévaut qu'il existe une relation directe entre chaque citoyen et le président»

Les Français traitent leur président comme un souverain tout-puissant, responsable de tout. Lorsqu'ils sont mécontents, leur colère se dirige donc contre lui et contre tout ce qu'ils associent à l'Etat.

KEYPIX - A protester holds a French flag during a demonstration against rising living costs in Lyon, France, Saturday, Oct. 24, 2026. (KEYSTONE/AP Photo/Laurent Cipriani)
Samedi dernier à Lyon, les manifestations ont parfois été tendues.Keystone

Comment se fait-il que des manifestations pacifiques peuvent dégénérer aussi rapidement en violences extrêmes?
Les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant. Ils permettent non seulement aux gens de se donner rendez-vous en très peu de temps, mais aussi de diffuser des messages extrêmement violents, souvent sans que les autorités s'en aperçoivent vraiment. Ces phénomènes se renforcent mutuellement.

«Il est également possible qu'une partie de la jeunesse manifeste aujourd'hui une propension particulièrement élevée à la violence»

Certains psychologues l'attribuent à l'exposition permanente à la violence dans les médias. Mais un autre élément essentiel est que la police a manifestement sous-estimé la rapidité et l'ampleur de cette mobilisation.

Jean-Luc Mélenchon et la gauche radicale se présentent comme les porte-parole de la contestation. Leur rhétorique contribue-t-elle aussi à l'escalade de la violence?
La gauche radicale le nie et affirme avoir été victime d'une campagne de diffamation menée par toutes les autres forces politiques. Mais il ne fait aucun doute, comme le montrent les déclarations de nombreux manifestants radicalisés, que cette rhétorique nourrit une vision romantique et héroïque de la révolution. Elle légitime la violence en invoquant la prétendue «violence systémique» et encourage ainsi de nombreux jeunes à franchir les limites.

Quel rôle jouent l'immigration et l'échec de l'intégration?
Il n'y a pas de réponse simple. Certains mettent en cause l'éducation au sein de familles, d'autres, le manque de perspectives de nombreux jeunes.

«Parmi les jeunes qui participent à ces émeutes, on trouve une proportion particulièrement élevée de personnes ayant quitté l'école sans diplôme ni formation»

Leurs chances sur le marché du travail sont donc très faibles. A cela s'ajoute un taux de chômage élevé chez les jeunes. D'autres encore évoquent des différences culturelles dans le rapport à la violence. Mais je me garderais bien de privilégier une seule explication.

Quelle explication vous semble personnellement la plus convaincante?
Je pense que plusieurs facteurs se combinent. Lorsqu'une famille accorde peu d'importance aux normes sociales et qu'un jeune connaît également l'échec scolaire, un sentiment d'exclusion peut rapidement s'installer. Acela s'ajoute l'absence de perspectives professionnelles. Mais nous devons aussi reconnaître que les personnes issues de l'immigration subissent des discriminations sur le marché du travail. Des études montrent que le simple nom ou l'apparence d'un candidat peuvent faire la différence. C'est indéniable.

«L'intégration fonctionne dans les deux sens, elle exige des efforts de la part des immigrés, mais aussi de la société, qui doit leur offrir des possibilités»

Cela ne justifie évidemment aucune violence.

Un passant longe une vitrine brisée, au lendemain d’une manifestation pour le pouvoir d’achat, la défense des services publics et la justice fiscale et sociale, à Paris, le 25 octobre 2026. (Photo by  ...
Paris, le 25 octobreImage: AFP

De grandes manifestations de jeunes sont également annoncées en Allemagne le week-end prochain. La contestation française risque-t-elle de faire tache d'huile?
Oui et non. Les revendications des étudiants sont similaires dans les deux pays. Les jeunes sont connectés entre eux par les réseaux sociaux et s'organisent de plus en plus à l'échelle européenne.

«L'exemple français peut donc tout à fait encourager la mobilisation en Allemagne»

En revanche, la police allemande a suivi de très près les événements en France et en tirera les leçons. De plus, la culture de la contestation est un peu plus encadrée en Allemagne. On a par exemple moins tendance à monter immédiatement aux barricades.

La France et la Suisse romande entretiennent des liens étroits. Cette vague de contestation pourrait-elle atteindre la Suisse?
C'est possible. Nous sous-estimons les réseaux transfrontaliers des jeunes. Ils ont l'habitude de vivre sans frontières et communiquent principalement par voie numérique. Cela crée un contraste intéressant.

«Les mouvements de contestation s'organisent à l'échelle internationale, tandis que les compétences de la police restent nationales, régionales ou locales»

Dans quelques mois, la France élira son nouveau président. Marine Le Pen va-t-elle profiter des émeutes?
A court terme, oui. Les sondages ont montré que le sentiment que l'Etat a failli le 17 octobre a profité à Marine Le Pen. Une semaine plus tard, la police était toutefois nettement mieux préparée et avait réussi à maîtriser la situation. Je serais donc prudente avant d'affirmer que Marine Le Pen en tirera un bénéfice à long terme. Beaucoup de choses peuvent encore se produire d'ici à l'élection présidentielle.

Marine Le Pen se présente comme la garante de l'ordre et de la sécurité. N'est-ce pas précisément ce à quoi aspirent aujourd'hui de nombreux Français?
Bien sûr. Et on peut penser qu'elle agirait avec la plus grande fermeté. Elle a même proposé de déployer l'armée. Mais elle convainc surtout ceux qui la soutiennent déjà. Son véritable problème est de dépasser les 30 à 35% d'électeurs qui lui sont actuellement acquis et de réunir une majorité au second tour. Rien ne garantit qu'une promesse de rétablissement de l'ordre lui permette d'y parvenir.

KEYPIX - Protesters march during a demonstration against rising living costs in Paris, Saturday, Oct. 24, 2026. (KEYSTONE/AP Photo/Thibault Camus)
Keystone

La France est un pays profondément divisé. Est-ce que dans cinq ou dix ans, la situation aura encore empiré?
C'est difficile à prévoir.

«En étant pessimiste, on pourrait imaginer que la situation continue de se dégrader. La France connaitrait une évolution comparable à celle des Etats-Unis, où les différents groupes sociaux se considèrent de plus en plus comme des ennemis»

Mais un autre scénario est possible. Face à ce danger, les Français pourraient redécouvrir ce qui les unit en tant que nation et chercher à reconstruire une unité nationale..

Pensez-vous que la France dispose encore des ressources nécessaires pour surmonter ces divisions?
Oui, la France a encore la capacité de se rassembler. Souvenez-vous des attentats islamistes contre Charlie Hebdo et des établissements juifs en 2015. A l'époque, près de quatre millions de personnes étaient descendues dans la rue, dont beaucoup qui ne manifestent jamais. Elles voulaient défendre ensemble les valeurs de leur République et montrer qu'elles ne se laisseraient pas intimider.

Cette capacité à se rassembler autour d'une cause nationale existe donc toujours?
Oui, ce potentiel existe. La France a montré à cette occasion que ses citoyens étaient capables de dépasser leurs différences pour défendre ensemble la République. C'est ce qui me donne de l'espoir.

Traduit de l'allemand par Joel Espi

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