Vance fixe une ligne rouge, puis Zelensky frappe Novorossiïsk
Dans l’une de ses offensives de drones les plus conséquentes contre la côte russe de la mer Noire, l’Ukraine a attaqué le port de Novorossiïsk. Cette opération intervient quelques jours seulement après que le vice-président américain, JD Vance a demandé à Kiev d’épargner certaines cibles dans la région.
Dans le même temps, la Turquie joue les médiateurs pour tenter de relancer de l’accord sur les céréales. Focus sur les principaux enjeux autour de la mer Noire.
Qu’a attaqué l’Ukraine à Novorossiïsk?
Les forces ukrainiennes ont attaqué la base navale russe ainsi que d’autres installations portuaires de Novorossiïsk dans la nuit de mardi à mercredi. Selon le président, Volodymyr Zelensky, des drones, des missiles de croisière Neptune et des embarcations sans équipage ont été utilisés. Il a parlé d’une «opération unique», menée à plus de 300 kilomètres du front.
Des positions de défense antiaérienne, des quais et d’autres infrastructures portuaires auraient été touchés. Des témoignages et des données satellitaires faisaient état d’incendies dans la zone portuaire. Un terminal céréalier a dû suspendre temporairement ses activités.
Selon le Kremlin, un garçon de 8 ans figure parmi les victimes civiles. Huit blessés sont aussi à déplorer.
Pourquoi Novorossiïsk compte-t-elle autant pour la Russie?
La ville portuaire est l’un des centres stratégiques de la Russie sur la mer Noire. Après les attaques répétées de Kiev contre des navires de guerre et des installations militaires en Crimée occupée, Moscou y a transféré une part importante de sa flotte.
Selon le Kyiv Post, l’Ukraine cible également les ports, les infrastructures pétrolières et les navires de la «flotte fantôme». Un moyen d'affaiblir à la fois les capacités militaires de l'ennemi et les revenus tirés de ses exportations énergétiques. Plusieurs navires ont récemment été touchés au large de Novorossiïsk et de Guelendjik. Début août, un grand navire aurait en outre coulé au large de Novorossiïsk. La cause du naufrage et la nature de sa cargaison restent pour l’heure inconnues.
Que vient faire JD Vance dans cette histoire?
Selon le Financial Times, JD Vance a personnellement demandé à Volodymyr Zelensky d'épargner certaines infrastructures pétrolières. Cette demande aurait été formulée lors d’un entretien téléphonique le 31 juillet.
Il s’agit concrètement du Caspian Pipeline Consortium (CPC). Son oléoduc transporte du pétrole kazakh jusqu’à un terminal situé près de Novorossiïsk. Cette route revêt une importance internationale: environ 80% des exportations de brut du Kazakhstan et près de 2% de la production mondiale y transitent.
Toujours selon le Financial Times, Kiev s’est engagé à épargner les infrastructures du CPC ainsi que les navires non russes – à condition que ceux-ci ne soient pas visés par des sanctions ukrainiennes et ne transportent ni pétrole russe ni autres marchandises russes.
Pourquoi Washington s'en mêle?
Cette intervention s’explique à la fois par des considérations de politique énergétique et par les intérêts économiques américains. Les groupes Chevron et Exxonmobil détiennent des participations dans le consortium ou dans d’importants champs pétroliers kazakhs. Washington redoute en outre que des attaques contre des installations d’exportation ou des pétroliers n’aggravent encore la crise provoquée par la guerre en Iran.
Cet épisode montre à quel point la conduite de la guerre par l’Ukraine reste contrainte par les intérêts de l’administration Trump. Le refus du milliardaire de la tech, Elon Musk, d’autoriser l’utilisation de ses connexions satellitaires Starlink pour les attaques ukrainiennes de drones à longue portée s’inscrit dans la même logique.
Pourquoi l’Ukraine accepte-t-elle la demande américaine?
Kiev reste fortement dépendante des Etats-Unis pour sa défense aérienne. Une source proche du pouvoir a déclaré au Financial Times que le gouvernement avait notamment accepté cette requête parce qu’il espère toujours recevoir le feu vert pour produire lui-même des missiles Patriot. Et ce, malgré les signaux négatifs envoyés par Trump.
L’Ukraine souhaite, par ailleurs, acheter plusieurs centaines de missiles Patriot avant l’hiver. Il lui faut donc trouver un équilibre: d’un côté, frapper la Russie aussi durement que possible; de l’autre, ne pas mettre en péril le soutien de son principal partenaire militaire.
Vance a-t-il interdit à l’Ukraine d’attaquer Novorossiïsk?
Non. Selon l’article, la ligne rouge tracée par JD Vance concerne les infrastructures du CPC et certains navires non russes, mais pas les cibles militaires russes. La base navale, les positions de défense antiaérienne et les installations portuaires utilisées à des fins militaires restent donc dans le viseur de l’Ukraine.
C’est précisément ce qui rend le calendrier de cette attaque massive remarquable. Quelques jours seulement après l’entente conclue avec Washington, Kiev montre qu’elle entend respecter la ligne rouge américaine tout en poursuivant son offensive contre les cibles militaires russes en mer Noire. On peut donc penser que cette opération vise ainsi à envoyer un signal aussi bien au Kremlin qu’à la Maison-Blanche.
Pourquoi la mer Noire gagne-t-elle en importance pour l’Ukraine?
Parce que la Russie tente – quant à elle – d’y couper les routes commerciales ukrainiennes. Moscou a intensifié ses attaques contre les ports ukrainiens et les navires civils. Les exportations de céréales, essentielles à l’économie ukrainienne, sont particulièrement touchées.
En raison des risques élevés auxquels sont confrontés les armateurs et les assureurs, les coûts de transport des céréales ont déjà augmenté d’environ 50 dollars par tonne, selon le Kyiv Independent. Les exportations agricoles ukrainiennes ont reculé de 23% en juillet par rapport au mois précédent.
Il n’existe pour l’heure aucune alternative au transport maritime. La situation pourrait devenir particulièrement critique à partir de la mi-septembre, lorsque débutera la récolte du maïs et que les capacités de stockage ukrainiennes commenceront à manquer.
Un nouvel accord sur les céréales peut-il apaiser la situation?
C’est ce qu’espère Kiev. La Turquie joue à nouveau les médiateurs entre la Russie et l’Ukraine en vue de relancer l’accord sur les céréales. Le précédent avait permis d’assurer une exportation en toute sécurité entre juillet 2022 et juillet 2023.
Selon le Kyiv Independent, ces derniers échanges pourraient donner des résultats dès le 20 août. Deux dynamiques se déroulent donc actuellement en parallèle: tandis qu’Ankara tente de sécuriser à nouveau le trafic commercial en mer Noire, Moscou et Kiev intensifient leurs attaques réciproques contre les ports et les infrastructures maritimes.
(Adaptation en français: Valentine Zenker)
