«Il ne faut pas que les jeunes Américains soient trop éduqués»
watson sur la route des Midterms 🇺🇸
C’est quoi le mood aux Staaaates? Afin de mieux cerner l’état d’esprit des Américains, watson a décidé de prendre la route de Seattle (Washington) à Austin (Texas).
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Les Etats-Unis renouvelleront leur Chambre des représentants le 3 novembre prochain dans un climat politique tendu et avec un président Trump qui sait qu’il peut trébucher.
Armé de petites histoires pour mieux comprendre la grande, watson sillonne un pays que l’on croit connaître, secoué, mal-aimé et inquiet pour son avenir. Sans oublier, au passage, ses amusantes curiosités culturelles. Welcome on board!
Notre grande nuit américaine démarre au Paramount Ballroom, l’un des rares repères progressistes de ce comté de Laramie abritant plus de 72% d’électeurs républicains inscrits.
Cocktails élégants, déco bohème chic, petit fanion LGBTQ+ Progress Pride planté dans le saut à pailles, l’établissement de Cheyenne se trouve à mi-chemin entre le siège du parlement du Wyoming et The Wrangler, l’historique boutique de cow-boy de la capitale.
Au bout du bar, whisky sec sous le nez, un barbu d’une quarantaine d’années écoute attentivement deux jeunes papoter politique. Appelons-le James. On sent bien que l’homme a envie d’en découdre et qu’il cherche une faille pour se glisser dans la conversation. L’intrépide jouteur s’imposera en même temps que notre appétissant cheese board à la française.
Le ton est donné et le débat passionné, mais emballé dans une politesse et un respect étonnants. Les deux jeunes, eux, ne se laissent pas impressionner par la voix ample et profonde de leur interlocuteur, qui se montre volontiers provocateur. Planqués derrière nos premiers cocktails, on se délecte plusieurs minutes des échanges parfois tendus qui raisonnent largement dans le bar, avant de décider de rejoindre le ring.
Salut, on bosse pour un média suisse, mind if we join you? «Oh... des journalistes...» L’un des vingtenaires arme un geste de repli. Il faut dire que le métier n’est pas toujours très apprécié dans le pays, notamment dans les Etats ultraconservateurs. Après un tour de chauffe gorgé de méfiance, l’ambiance se détend un peu lorsqu’on croit viser dans le mille en devinant l’ADN politique de nos nouveaux amis d’un soir.
Eclat de rire généralisé. Nos aprioris finissent de briser la glace, car la réalité est légèrement différente: si nous avons bien affaire à un jeune démocrate (Greg*), son pote est conservateur (Steve*). Tout comme l’homme plus âgé, bien qu’un poil moins modéré. La discussion politique peut se poursuivre à la condition que nous ne divulguions pas leur identité, «pour des raisons professionnelles».
Marché conclu. D’autant qu’on n’a pas l’âme à dégainer l’enregistreur. Vendredi soir, l’heure est à la fête et nous sommes plus volontiers curieux de savoir comment les jeunes s’amusent au Far West une fois la nuit tombée.
On commande une deuxième salve de cocktails en leur avouant que ça fait du bien de constater que deux camps peuvent partager un verre sans se sauter à la gorge.
Le jeune conservateur est bien conscient que les Etats-Unis font particulièrement parler d’eux dans le reste du monde en ce moment.
Comme souvent durant le road trip de watson en terres américaines, notre exotisme helvétique se trouve très vite une place de choix. Cette fois, la réputation prospère, sûre et ordonnée de la Suisse servira d’exemple en stéréo. Quand l’un des conservateurs prend appui sur notre pays pour justifier l’intérêt d’une immigration contrôlée, le plus jeune rappelle que l’éducation et la santé y sont accessibles à tous, contrairement aux Etats-Unis.
En plongeant ses lèvres dans le whisky, James avance une théorie: «Il ne faut pas que les jeunes soient trop éduqués, car cela revient à manquer cruellement de main-d’œuvre américaine pour les boulots moins qualifiés». La joute enfle de plus belle, les jeunes répliques: «Vous voulez quoi? Une nation de demeurés?» Les clients du bar ne peuvent plus ignorer ce qui se joue au comptoir et les barmaids s’en amusent.
Ce n’est pas tous les jours que le Paramount Ballroom devient le théâtre d’un débat politique aussi haletant qu'improvisé. «Etonnante soirée, nous confirme l’une des barmaids. Ici, c’est d’ordinaire plutôt calme et intimiste, je suis même tombée sur un type qui dévorait du Proust au bar. J'avais jamais vu ça!»
Il est 22 heures, le Paramount Ballroom ferme ses portes, on doit lever le camp. L’occasion pour James d’armer une dernière analyse personnelle: «Il est illusoire de penser que l’on peut satisfaire toutes les cultures dans un seul et même territoire».
Le Wyoming a-t-il vraiment un problème d’immigration, isolé ainsi au beau milieu de ce gigantesque pays? Long silence du principal intéressé. Puis une pirouette: «Au niveau national, c’est un problème, oui».
Tout en enfilant sa veste, le jeune progressiste, bien plus discret que les deux autres, nous avoue qu’il n’est pas «toujours facile» d’évoluer dans un territoire aussi profondément en désaccord avec ses valeurs. Comme beaucoup d’autres démocrates, il doit même se résoudre à voter à «la primaire républicaine» pour espérer hériter d’élus le «moins extrêmes possible». Un contexte qui, malgré tout, ne l’empêche pas d’avoir «de très bons amis conservateurs, car la vie ne se résume pas à un bulletin de vote».
Direction le bar de cow-boys
On nous convie alors à poursuivre la soirée dans un bar un peu plus excentré et un peu moins tamisé. Une invitation accompagnée d’un avertissement, comme si nous pouvions être chahutés par le changement d’ambiance: «C’est un endroit bruyant, on y joue aux fléchettes, ça danse, la bière locale n’est pas chère».
Alléluia.
Alors qu’on s’engouffre dans la bagnole, une question taraude nos sympathiques compagnons de virée: «Vous avez quoi comme fast-food en Suisse?» Les rires envahissent l’habitacle. «Oh, les mêmes que chez vous, puisqu’ils viennent tous des Etats-Unis!» On en profite pour exprimer notre frustration de ne pas avoir de Shake Shack ou de Chick-fil-A, mais aussi notre peur irrationnelle des flics américains.
Dans ce pays, et à plus forte raison dans des régions plus reculées comme l’Etat le moins peuplé des Etats-Unis, on a l’impression qu’un simple clignotant mal armé peut nous valoir une garde à vue. «Oui, je comprends que les policiers puissent vous sembler un peu agressifs au Wyoming», confirme Greg, concentré sur la route.
En chemin, on croise de vieux engins, parfois dans des états pas possibles. «Tout peut rouler dans le Wyoming tant que tu prouves que c’est bien ta voiture. Aucun contrôle technique, rien», explique Steve.
Nous voilà arrivés au Peppermill. L’ambiance est électrique, la clientèle jeune. Des cow-boys connectés fument des clopes devant l’entrée en scrollant sur leur téléphone, les huit tables de billard sont occupées, le DJ passe une soupe pop-rock américaine typique des saloons franchouillards du Far-West. Les bières sont servies en un éclair, suivies de nouveaux visages.
Nice to meet you!
Oh, from Switzerland, really?
Welcome to America guys!
What the fuck are you doin’ here?
On avale les kilomètres, qu’on leur dit. Pour rencontrer un maximum d’Américains. Bouffer des burgers. Sentir le mood juste avant les élections de mi-mandat. «Vous, ça va?» Un jeune arme sa réponse sans semonce, casquette vintage vissée sur le crâne, et manifestement honoré de pouvoir nous en dire un peu plus sur son pays: «Le gros problème, c’est que la nouvelle génération n’est pas assez éduquée et ne s’informe plus du tout».
Notre interlocuteur est un électeur républicain modéré et diplômé. Idem pour sa copine, assise tout à côté. «Il a raison. L’immigration n’est pas le souci principal des Etats-Unis. Tout est partisan aujourd’hui, y compris l’information. Quand tu crois tout savoir en ne scrutant que TikTok, c’est qu’il y a un gros problème».
Une table de billard se libère, les manches se retroussent, de nouvelles bières déboulent d’on ne sait où.
Il est bientôt minuit.
A la surprise générale, Greg dégaine alors une queue de compétition d’un élégant étui. Ses amis ricanent doucement. Nous avec. «Mes parents sont des joueurs professionnels, ils ont fait de grands tournois dans tout le pays et j’ai grandi avec une table de billard à la maison», comme s’il sentait le besoin de justifier son attirail.
Personne n’est vraiment à son affaire, la musique étouffe le bruit des boules qui viennent frapper le sol, les points comptent pour du beurre, même si, du côté de watson, Fred s’en sort fort mieux que Marine. Derrière nous, une large grappe de clients se rassemble soudain sur la piste. C'est une line dance qui s’organise et de la country fait grésiller les haut-parleurs. Amusé par notre étonnement, Steve confirme qu’on a beau être en 2026, les jeunes de la région, en baskets et t-shirts, n’ont pas pour autant abandonné les pas traditionnels du Cow-boy Charleston.
On profite de ce moment patriotique pour s’enquérir de la santé de ce qu’on appelle le «rêve américain».
«L’inflation actuelle, c’est Donald Trump, votre élu républicain, qui en est le responsable», qu’on ose, alors que les queues de billard retrouvent lentement leur place contre le mur.
Alors que la bande a l’extrême gentillesse de nous ramener à notre Airbnb, Greg ose une dernière curiosité: «Qu’est-ce que vous aimez le moins dans notre pays?» La clim’ généralisée et le système de santé désastreux, qu’on lui répond en souriant, en remerciant nos adorables hôtes pour leur généreuse hospitalité.
