Poutine fait-il voler des livres en France? Des disparitions interrogent
L’homme qui s’est présenté le 11 octobre 2023 au guichet de la bibliothèque Diderot, à Lyon, pour consulter plusieurs ouvrages ne parlait que russe. Le personnel a accepté de l’inscrire grâce à une interprète jointe par téléphone. Valerian R., comme l’indiquait son passeport géorgien, se présentait comme libraire spécialisé dans les livres anciens. Il a demandé à consulter toutes les œuvres de l’écrivain russe Alexandre Pouchkine publiées «avant 1894».
Son comportement est devenu encore plus étrange lors d’une seconde visite, quelques jours plus tard. Il a photographié sous tous les angles les quatorze précieux volumes, avant d’en relever les dimensions, de prendre des notes puis de passer un appel téléphonique. On découvrira plus tard qu’il avait procédé de la même manière à la Bibliothèque nationale de France, à Paris. Alerté, le personnel a procédé à une vérification. Les ouvrages du XIXe siècle semblaient tous être à leur place.
Ce n’est que plus tard qu’une doctorante particulièrement perspicace a remarqué qu’il s’agissait de copies réalisées avec un soin extrême. Les couvertures et les pages avaient été reproduites à la perfection, artificiellement jaunies et parsemées de fausses traces de vieillissement. Les originaux, eux, avaient disparu.
Une razzia dans les bibliothèques européennes
Aujourd’hui, deux ans et demi plus tard, Valerian R. comparaît devant le tribunal de Paris aux côtés de six compatriotes. Ils sont poursuivis pour vol en bande organisée à des fins lucratives et escroquerie, avec la circonstance aggravante d’association de malfaiteurs. Au cours de leur tournée à travers les bibliothèques européennes, ils auraient remplacé 170 ouvrages d’auteurs classiques russes — principalement de Pouchkine, mais aussi de Gogol et de Lermontov — par des imitations.
La valeur totale des originaux est estimée à 2,5 millions d’euros sur le marché noir. Ces ouvrages seraient invendables par les circuits traditionnels des libraires anciens, où ils sont parfaitement connus des professionnels.
L’«Opération Pouchkine», comme l’ont baptisée les enquêteurs de l’Office européen de police Europol, a visé une douzaine de bibliothèques, non seulement à Lyon et à Paris, mais aussi à Berlin, Varsovie, Helsinki, dans les trois capitales baltes et à Genève.
Le procès, prévu sur quatre jours, s’est ouvert mardi. Les accusés ont reconnu les faits, tout en affirmant avoir agi de leur propre initiative. «J’ai agi seul», a déclaré le libraire géorgien Mikhaïl Z., présenté comme le chef présumé du réseau.
Peu de personnes croient toutefois que les prévenus ont monté seuls cette opération sophistiquée de substitution d’ouvrages, sans répondre à la demande d’un commanditaire ou d’un client. Dans les bibliothèques, les Géorgiens sollicitaient des conseils en russe par téléphone.
Selon Europol, les reproductions des livres auraient été réalisées avec l’aide de complices en Russie. Une autre piste mène à Moscou, vers le commissaire-priseur spécialisé dans les livres anciens Maxim Tsipris. D’après Europol, il aurait effectué cinq virements sur les comptes bancaires de Mikhaïl Z.
La piste russe n’a rien de surprenant. Depuis le début de la guerre en Ukraine, le poète national Alexandre Pouchkine fait l’objet de nouveaux hommages dans les milieux patriotiques russes. Ce n’est sans doute pas un hasard si ces «rapatriements» de livres vers la Russie ont commencé au printemps 2022, peu après l’invasion de l’Ukraine.
Tandis que des statues de Pouchkine étaient déboulonnées à Kiev, le président Vladimir Poutine, l’un de ses plus fervents admirateurs, mettait l’écrivain au service d’un discours impérialiste national.
Toutes les pistes mènent-elles à Moscou, jusqu’à Vladimir Poutine?
L’hypothèse selon laquelle l’«Opération Pouchkine» remonterait, comme souvent, jusqu’à la présidence russe n’est pas exclue. Aucune preuve ne permet toutefois de l’étayer. Les médias parisiens évoquent avec prudence «l’ombre du Kremlin» planant sur cette affaire. D’autres privilégient la piste d’oligarques désireux de gagner les faveurs du chef de l’Etat en rapatriant dans leur pays ces précieuses éditions originales d’écrivains russes. Quoi qu’il en soit, le nationalisme russe semble, une fois de plus, s’approprier par la force ce qu’il ne parvient pas à obtenir par des moyens civilisés.
Le procès de l’«Opération Pouchkine» doit s’achever vendredi à Paris, mais le jugement ne devrait pas être rendu immédiatement. Au vu de leurs aveux, les accusés s’exposent à des condamnations. En revanche, il est tout aussi probable qu’ils ne révéleront jamais l’identité du ou des commanditaires. En tout cas, pas s’ils tiennent à rester en vie. (trad. hun)
