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Humeur

Se faire livrer de la bouffe, c'est de la merde. Aimons très fort les restos

Image: shutterstock
En 2021, les Français se sont fait livrer de la nourriture en masse. Burger? Kebab? Pizza? Non, un oeuf. L'oeuf mayo trône au sommet du classement des désirs gustatifs comblés à domicile par la société Deliveroo. C'en est trop. Et si, en 2022, on réveillait notre amour pour les restos?
09.01.2022, 17:0510.01.2022, 11:19
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En 2021, l’histoire s’est répétée jusqu’à l’indigestion. Je suis emballé dans mon t-shirt de la semaine précédente, les deux pieds ligotés dans des Birkenstock fermentées, à l’abri de l’autre, de la tempête et de l’effort. Dans ma main droite, un poil. Dans ma main gauche, un smartphone. Sur l’écran, un petit vélo qui avale les kilomètres (et quelques pourcent de ma batterie). A la merci de l’autre, de la tempête et de l’effort.

Dans une brouette de secondes, un travailleur anonymement précaire me livrera une commande vaguement dégueulasse, carrément grasse, profondément ennuyeuse et mathématiquement hors de prix.

Un ordre (oui, c’est un ordre, l’argent est de mon côté) comme toujours donné sans une poussière de réflexion. Me voilà mollement habité par ce sentiment de honte pourtant aujourd’hui, parfaitement acceptable: ouvrir la porte, fixer le paillasson, saluer dans sa barbe, maudire sa propre existence et retourner dans le salon avec un sachet de nourriture dénué de toute personnalité. Je viens d’acquérir un énième burger-frites tiède et triste. Au prix d’une pièce de bœuf et son primi piatti al dente de ma taverne italienne préférée.

Pourquoi j’ai fait ça? Pourquoi j’ai fait ça si souvent? Si longtemps? Sans y trouver le moindre plaisir? Que suis-je devenu? Qu’étais-je vraiment avant l’ubérisation de mon tube digestif? Quelle image peuvent bien avoir de moi ces paquets de spaghetti éventrés depuis trop longtemps dans mon placard à bonheur?

La réponse est rageante de clarté. Je suis devenu ce que l’on nomme communément un «produit de mon époque»:

Fainéant, impatient, inconsistant, narcissique, désabusé, débordé de paradoxes et de travail. J’ai abdiqué, démissionné, rendu les armes et ma fierté.

Ne pas devoir mettre le nez dehors pour remplir son estomac est un luxe sans gloire et sans serveur. Et la pandémie a guidé ce vice au bord du précipice. Tout est fait depuis deux ans pour que l’on évite copieusement les débits de bonne ripaille.

«Bah, dis-toi que c’est simplement pratique, c’est ça le monde moderne», dirait mon pote auto-entrepreneur en pantoufles.

Le coup de grâce est tombé lundi lorsque la société Deliveroo a décidé de livrer son classement des mets les plus désirés par ses clients français en 2021. Et c’est précisément le résultat de ce classement qui m’a décidé à ne plus jamais tapoter mon écran pour taire mes fringales.

Un œuf. Mayo. C’est un absurde œuf mayo qui trône au sommet de l’esclavage à deux-roues. Pas de Big Mac ou de kebab à l’horizon. Le Parisien moyen s’est fait livrer un œuf en 2021. Certes, un œuf de chez Bouillon, mais un œuf.

Je me suis imaginé (une seconde) cette petite bande de chevelus tatoués, la vingtaine, s’abrutissant à la Suze coca sur la dernière trouvaille d’un obscur duo pop du XIe arrondissement. Il est 21h43 quand soudain la faim résonne comme un mauvais riff de guitare dans cette chambre de bonne beaucoup trop exigüe:

«Hé, on se commande un truc? Œufs mayo pour tout le monde?»

On ne va pas tortiller de la papille: la scène est plutôt élégante. Apprendre que des mioches biberonnés aux filtres Instagram se jettent (en wifi) sur l’emblème dodu de la cuisine bourgeoise du 20e siècle, c’est beau, c’est chic, c’est le début d’un nanar de Christophe Honoré ou la totalité d’un chef-d’oeuvre avec Michel Piccoli. Mais qu’un étudiant en manque de cash doive se taper un périph, huit étages sans ascenseur et zéro bonne-main pour rassasier des panses planquées sous des chemises Kooples offertes par maman, merde.

Levez donc votre slim de cette fausse Eames, bravez le pavé et la foule, donnez un coup de sneaker dans la porte de ce bistrot qui gorge habituellement vos palais de sang, hélez ce serveur ronchon que vous aimez tant et avalez un oeuf mayo avec ce véritable sentiment de récompense dûment mérité.

Bougez-vous le cul. Bougeons-nous le cul.

Un œuf mayo sans la pollution sonore d’une brasserie parisienne (et le défi de ne pas séduire Omicron) n’est plus un oeuf mayo. C’est la moitié d’un œuf avec de la mayonnaise dans un trou. On saisit la nuance?

Manger, ce n’est pas avaler de la nourriture.

Manger, c’est choisir un terrain de jeu et s’y rendre. Manger, c’est donner rendez-vous, c'est s’arrêter devant une devanture, c'est décider physiquement qu’on a la dalle. Manger, c’est humer l’escadron de saveurs qui passe le mur des sens bien avant de quitter son manteau.

Manger, c’est avoir l’indescriptible honneur de découvrir le visage de son amoureux cisaillé par l'excitation que lui offre un menu à plusieurs pages.

Manger, c’est pester sur le serveur, c’est se renseigner discrètement sur ce plat composé de cinghiale, c’est un festival de «tu prends quoi, toi?» et «je peux goûter?». Manger, c’est partager des bouchées et des confidences. Manger, c'est prier en silence pour que les goûts d’Alex ou de Noémie épousent violemment les siens. Manger, c’est se laisser dresser par le sommelier au moment de prendre une bouteille.

«On prend une bouteille, mmh?»

Manger, c'est signer un contrat important avec de la sauce à salade aux commissures des lèvres. Manger, ce sont ces gamins qui goûtent, la peur au ventre, du foie de volaille pour la première fois. Manger, ce sont toutes ces onomatopées généreuses, témoins directs de l’abandon des esprits qui planent entre les lustres. Manger, c’est plonger ses tympans dans la dispute du couple à sa gauche. Manger, c’est tremper ses pupilles dans la choucroute du vieux à sa droite. Manger, c’est se lever pour aller pisser ou fumer et tout faire pour que les paccheri al ragù arrivent entretemps. Manger, c’est une phalange coupable qui vient assécher l’assiette de l’autre.

Manger, c’est débattre bruyamment de l’actualité, c’est s’ébattre discrètement sous la table ou se rabattre fébrilement sur son deuxième choix.

Manger, c’est tomber amoureux de la cuisson de sa bidoche. Manger, c’est hurler de joie dans sa serviette parce que le fondant au chocolat est loin d’être décevant. Manger, c’est penser au plateau de fromage en étouffant ce ridicule sentiment de satiété dans un éclat de rire gourmand.

Manger, c’est aussi s’avouer voyeur et exhibitionniste. C’est assumer ce désir proprement vulgaire de chercher le plaisir au milieu d’inconnus. Manger, c’est fréquenter la bouche ouverte et les coudes sur la table.

Manger, c’est aimer en société.

Manger, c’est surtout quitter son satané canapé, son téléphone, son Moi envahissant et son pessimisme glaçant pour s’en aller jouir d'une entrée chaude au son des pièces de vaisselle qui s’entrechoquent en cuisine.

Et (avec un peu de bol) manger, c’est parfois rentrer sous la pluie avec une autre main que la sienne dans la manche, un souvenir mi-cuit dans le cœur et un verre de trop dans le nez.

Il faudrait accepter de se mouiller un peu pour que savoir manger redevienne un savoir-vivre.

Alors, pour le bien de notre basse condition de bestioles humaines et le quotidien de ces livreurs malmenés par notre paresse gustative: désinstallons nos apps et tuons (par exemple dans l'œuf) cette théorie furieusement moderne qui veut nous faire gober que manger est à la portée de n'importe quel algorithme.

Comme le dit si bien le chef du fameux Bouillon préféré des fainéants parisiens, Clément Chichard: «Le secret, c'est tout d'abord beaucoup d'amour». Et comme (jusqu’à preuve du contraire), l’amour ne se livre pas souvent à vélo, laissons les étoiles dans nos yeux au lieu de les gâcher pour évaluer les faiblesses de son burger-frites.

Un petit sketch tout récent et tout super par des gens drôles de Couleur 3 pour clore le débat?

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