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New York envahie par les fumées des attentats. 11 septembre 2001. image: keystone

Interview

11 septembre 2001: «Soudain, l'Amérique réalise que des gens la haïssent»

Spécialiste des Etats-Unis, le géopolitologue français Dominique Moïsi analyse les bouleversements provoqués par les attentats d'Al-Qaïda qui ont frappé l'Amérique le 11 septembre 2001.



Le plus grand attentat djihadiste de l'histoire s'est produit le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et il a changé en profondeur l'ordre du monde. Commis par l'organisation terroriste Al-Qaïda, il a fait 2977 morts. Les moyens employés, quatre avions de ligne détournés par 17 terroristes kamikazes, étaient exceptionnels.

Les cibles choisies, toutes atteintes, sauf une, étaient des plus symboliques: les tours jumelles du World Trade Center à New York, le Pentagone près de Washington. Spécialiste des relations internationales, diplômé d'Harvard, le Français Dominique Moïsi, fin connaisseur de l'Amérique, analyse les bouleversements causés par ces attaques sans précédent.

Avant les attentats du 11 septembre, y avait-il eu des signes annonciateurs?
Dominique Moïsi:
Il y en avait eu de multiples, portant la marque d’Al-Qaïda. En 1993, un attentat à la voiture piégée avait fait trembler le World Trade Center. La bombe avait explosé dans un parking situé au sous-sol de la tour nord. En 1998, deux attentats meurtriers avaient lourdement endommagé les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Un an avant le 11 septembre, une attaque suicide contre le destroyer USS Cole, à Aden, au Yemen, avait tué 17 militaires américains.

Les services de renseignement américains avaient fait l’objet de vives critiques pour n’avoir pas su empêcher les attentats du 11 septembre. En quoi avaient-ils failli?
Le problème majeur qui avait été retenu à l’époque était l’absence de collaboration entre les services de la sécurité extérieure et les services de la sécurité intérieure. Il n’y a pas eu de liaison harmonieuse, c’est le moins qu’on puisse dire, entre la CIA et le FBI.

Les critiques, à l’époque, pointaient le manque de personnel parlant arabe à la CIA.
Oui, cela a joué. La CIA manquait de collaborateurs parlant arabe, mais plus encore de collaborateurs comprenant le monde arabe. Il ne s’agissait pas seulement de parler la langue, mais de comprendre la culture et les évolutions en cours. Quand on regarde la situation 20 ans plus tard en Afghanistan, on a l’impression que ces questions liées au renseignement n’ont toujours pas été résolues par les Etats-Unis.

«L'Amérique se croit unique et invulnérable»

En 2001, à quel monde avons-nous affaire?
En 2001, c’est l’époque où Hubert Védrine, alors ministre des affaires étrangères de la France, décrit les Etats-Unis comme une «hyper-puissance». Le monde, à ce moment-là, est en réalité unipolaire. Il y a une hyper-puissance, pour reprendre la même expression, qui est loin devant les autres. La Russie n’a pas récupéré de la disparition de l’URSS. La Chine est une puissance qui monte, mais au contraire de la période actuelle, elle cherche à garder un profil bas. L’Amérique est donc frappée au moment où elle est au sommet de sa puissance. Elle se croit unique et invulnérable. Le 11 septembre révèle sa fragilité.

A ce moment-là, quel est l’état des relations des Etats-Unis avec le monde arabe et le monde musulman?
Il y a des relations très étroites, comme toujours aujourd’hui, avec l’Egypte et l’Arabie Saoudite. Mais aussi, au-delà du monde arabe, avec un pays comme le Pakistan, allié privilégié des Etats-Unis, surtout depuis qu’il est devenu une puissance nucléaire. Par ailleurs, les Etats-Unis sont encore auréolés du succès des accords israélo-palestiniens signés en 1993 à Camp David, même si en 2001 on est entré dans la deuxième Intifada. Au Moyen-Orient et globalement, l’Amérique est à cette époque l’acteur incontournable et à bien des égards unique, l’Europe ne faisant que suivre.

«Ils ne se donnent pas les moyens de comprendre la culture des autres»

Suite à la déroute américaine en Afghanistan, l’essayiste française Caroline Fourest reprochait aux Américains une forme de naïveté: ils savent combattre le terrorisme, mais ils ne voient pas les enjeux idéologiques liés à l’instrumentalisation de l’islam par les islamistes...
Je ne sais pas si le mot «naïveté» convient. J’aurais plutôt tendance à utiliser le mot d’ignorance. Les Américains ne se donnent pas les moyens de comprendre la culture des autres. Ils sont spontanément tournés sur eux-mêmes. Ils s’intéressent peu au reste du monde. Le terme de naïveté tient peut-être quand même quand je repense aux hommes qui entouraient le président américain George W. Bush dans les années 2000 et qu’on appelait les néoconservateurs.

Qu'avaient-ils en tête?
Les néoconservateurs souhaitaient convaincre leurs alliés européens qu’amener la démocratie à Kaboul ou à Bagdad, c’était la clé de la paix dans la région. J’ai encore à l'esprit les propos d’un homme proche de la présidence américaine, me disant: «La démocratie à Bagdad apportera la paix à Jérusalem C’était l’idée très wilsonienne (réd: relative au président américain Woodrow Wilson, père de la Société des nations créée après la Première Guerre mondiale), très rousseauiste, selon laquelle, au fond, seules des démocraties sont fiables, qu'elles seules peuvent signer des traités de paix.

«Soudain, ils réalisent que des gens les haïssent»

Qu’est-ce qui change dans la perspective américaine du monde après le 11 septembre?
Soudain le monde devient dangereux. L’Amérique réalise qu’en dépit du fait qu’elle est une île-continent, elle est vulnérable. Elle pensait apporter la paix et la prospérité, elle était convaincue que tous les êtres sur terre ne pouvaient rêver que de devenir comme les Américains. Et soudain elle réalise que des gens la haïssent. C’est profondément déstabilisant.

Quelle est la détermination à agir des néoconservateurs entourant le président Bush?
Ils sont très déterminés. Au lendemain du 11 septembre, le président George W. Bush, fils de George Bush, lequel fut président des Etats-Unis de 1989 à 1993 et avait déclenché la première du Golfe contre l’Irak en 1991, veut punir ceux qui ont perpétré ces attentats. Un des conseillers de Bush fils m’avait dit: «Les terroristes du 11 septembre viennent au trois-quarts d’Arabie Saoudite et un quart d’Egypte, mais on ne peut pas déclarer la guerre à l’Arabie Saoudite, ni à l’Egypte, donc on va se contenter de punir l’Afghanistan, le pays qui leur a servi de sanctuaire. Après, on punira l’Irak. On dira qu’il y a des armes de destruction massive. Et puis, le président irakien Saddam Hussein n’a-t-il pas tenté en 1993 de fomenter un attentat contre George Bush père?»

«Une catastrophe absolue»

Précisément, alors que les terroristes du 11 septembre viennent d’Arabie Saoudite et d’Egypte, pays alliés des Etats-Unis, ceux-ci s’en prennent à l’Irak. Pourquoi? Pour assouvir une soif de vengeance contre les Arabes?
Je ne dirais pas les choses comme ça. Dans le cas de l’Afghanistan, il y a un réflexe d’autodéfense. Les talibans refusant de livrer Ben Laden aux Américains, l’histoire suit le cours qu’on connaît. A l’époque, on disait que l’Afghanistan était une guerre de nécessité. Il fallait infliger une punition. A propos de la guerre en Irak, on parlait de guerre de choix. On aurait tout à fait pu l’éviter. Cette guerre américaine s’est révélée être une catastrophe absolue. D’autant plus qu’elle détourne l’attention des Américains de l’Afghanistan. L’Amérique à partir de la guerre d’Irak, se contente de contrôler quelques grandes villes, quelques régions afghanes. C’est déjà la clé de la catastrophe finale, 18 ans après.

«Des fous de la démocratie»

Si cette guerre en Irak n’est pas motivée par une soif de vengeance, ou pas uniquement, par quoi d’autre alors, en dehors d’intérêts liés au pétrole par exemple?
Il y a cette idée que l’Irak est au cœur du monde arabe, que c’est un pays relativement sophistiqué et que la démocratie pourra y être implantée. Cela témoigne chez les Américains d’une ignorance qui s’explique par une absence profonde de vraie curiosité. J’ai vécu cela d’une autre manière au début des années 90. J’avais témoigné, aux Etats-Unis, devant la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants pour expliquer la situation dans les Balkans, alors que la guerre venait d’y éclater. J’avais commencé mon exposé par des références historiques. Le président de la Chambre m’avait interrompu: «Vous savez, c’est beaucoup trop compliqué, vous avez déjà perdu les membres de la commission.» S’il trouvait les Balkans trop compliqués, eh bien, bienvenue au Moyen-Orient! Ces néoconservateurs américains étaient des fous de la démocratie, comme l’on dit des fous de Dieu.

«La fille du vice-président Dick Cheney m’avait dit dans un dîner: “Il faut que le monde entier devienne démocratique. On commence par l’Irak, et vous allez voir!“»

Pourquoi, au début de années 90, les djihadistes qui s'étaient engagés dans en Afghanistan contre l’URSS avec le soutien des Etats-Unis, se retournent-ils contre ces derniers, Ben Laden en tête?
Parce que Ben Laden, parlons de lui, considère, à juste titre, que tant que les Américains sont engagés au Moyen-Orient, il n’y aura pas de changement de régime dans son pays d’origine, l’Arabie Saoudite, ou dans les pays arabes qui sont dominés par des régimes despotiques, corrompus et qui n’ont pas la bonne pratique de l’islam selon ses vues. Il est persuadé aussi que tant que les Etats-Unis sont au Moyen-Orient, Israël est invulnérable.

«Ben Laden était convaincu que les attentats du 11 septembre seraient une sorte de nouveau Vietnam pour l’Amérique, le prélude à un retrait américain du Moyen-Orient. Il s’était profondément trompé»

Dominique Moïsi

Peut-on dire que les Etats-Unis sont seuls responsables, dans les années 2000, suite à l’invasion de l’Irak, de la naissance de ce qui allait devenir l’Etat islamique?
Ils portent une part de responsabilité considérable. Le défaut majeur, c’est d’avoir désarmé complètement l’armée irakienne de Saddam Hussein et d’avoir fait en sorte que ses officiers supérieurs rejoignent les rangs de l’Etat islamique par un mélange d’humiliation et de volonté de revanche.

Sur la question idéologique, on peut quand même s’étonner de ce qui semble être un désintérêt des Américains pour la production islamique, en l'occurrence en tant que projet de civilisation opposable à l’Occident.
L’Amérique a un rapport à la religion qui n’a rien à voir avec celui qu’entretient la France avec le religieux, par exemple. Aux Etats-Unis, faire partie d’une communauté religieuse, cela va presque de soi. Cela fait partie de la sociabilité américaine.

«La force des talibans»

Soit, mais les Américains, dans leurs analyses géostratégiques, ne sont-ils pas heurtés par la volonté des talibans d’imposer des restrictions aux femmes en Afghanistan?
Si, et il n’y a ici pas d’exception. Tout le monde libéral occidental est choqué par cela. Mais la force des talibans en Afghanistan, c’est qu’ils ont dit aux sociétés rurales: vous nous suivez et on ne vous tue pas. Alors que l’Etat afghan soutenu par les Etats-Unis ne pouvait pas promettre cela dans le contexte de la guerre. Les zones rurales, par instinct de survie, ont suivi les talibans.

Il y a 20 ans, les Etats-Unis, qualifiés d'hyper-puissance, se voyaient invincibles. Quelle analyse géopolitique peut-on faire aujourd’hui?
Il y a cette fameuse phrase de Karl Marx: «Les hommes font l’histoire, ils ne savent pas l’histoire qu’ils font.» Ben Laden qui voulait bouter les Etats-Unis hors du Moyen-Orient, n'est pas arrivé à ses fins. A l'exception du cas afghan. Quelles sont les conséquences de ses actes? Il a objectivement affaibli le monde arabo-musulman et renforcé Israël, beaucoup plus fort aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Il a affaibli le monde occidental libéral. L’Amérique est infiniment plus faible à présent, en termes de perceptions au moins, mais les perceptions sont importantes. Les grands vainqueurs, ce sont les adeptes du despotisme oriental, que sont la Chine et la Russie.

«Qu’a fait Ben Laden? Il a accéléré l’histoire au profit de la Chine et de la Russie. C’est paradoxal, mais c’est ce qu’il s’est passé»

Dominique Moïsi

Mais pourquoi se souvient-on de ce qu'on faisait le 11 septembre 2001? 👇

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