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Alexandre Vautravers, expert en sécurité au Global Studies Institute de l'Université de Genève.
Alexandre Vautravers, expert en sécurité au Global Studies Institute de l'Université de Genève.Image: Shutterstock
Interview

Attaque russe: «L'implosion de l'Ukraine serait gravissime»

Expert en sécurité au Global Studies Institute de l'Université de Genève, Alexandre Vautravers livre son analyse de l'opération russe en cours et de ses possibles conséquences, notamment pour l'Otan.
24.02.2022, 11:5424.02.2022, 12:53

Assiste-t-on en Ukraine à une guerre ou à des opérations militaires, comme l’affirme Vladimir Poutine?
Alexandre Vautravers:
Il y a deux types de conflit armé. L’un international, l’autre non international. Là, nous sommes dans un conflit international, au sens du droit international. Et nous nous trouvons dans ce cas de figure depuis le 21 février, le jour où la Russie a reconnu l’indépendance des deux républiques sécessionnistes de Donetsk et Lougansk, situées à l’Est de l’Ukraine.

L’Ukraine est-elle en mesure de répliquer à l’attaque russe?
Un rapide crochet par l’histoire s’impose. A sa création en septembre 1991, cet Etat ukrainien s’est retrouvé détenteur de 33% des forces nucléaires de l’Union soviétique, qui venait d’imploser. Le jeune Etat ukrainien détenait aussi alors une bonne partie des forces terrestres et pratiquement la moitié de la flotte de l’ex-URSS. Entre septembre et décembre 1991, l’Union européenne et les Etats-Unis d’Amérique ont exercé d’intenses pressions sur l’Ukraine devenue indépendante pour qu’elle renonce à ses armements nucléaires, ce qu’elle a fait. Les forces armées ukrainiennes ont été ensuite réduites à une peau de chagrin. L’Ukraine a été pendant dix à quinze ans le bon élève du désarmement européen et de la réduction des dépenses militaires, avec en moyenne 0,7% du PIB investi dans la défense (réd: la Russie, 4%, la France, 2%).

«Aujourd’hui, avec une armée ukrainienne qui a été largement professionnalisée sur un modèle Otan, il reste numériquement très peu de forces, et qualitativement, c’est assez variable»

200 000 hommes côté russe

C'est-à-dire?
Même si l'Ukraine compte trois divisions professionnelles, aéroportées et d’infanterie de marine, la grande majorité des matériels ukrainiens, qui datent de l'époque soviétique, sont obsolescents. Leur modernisation n’a pas vraiment été menée à bien.

Quelles sont les forces engagées côté russe?
Rappelons d'abord que la Russie, qui dispose de la dissuasion nucléaire, ne craint pas une invasion de son territoire où que ce soit. Si bien qu’une bonne partie de ses ressources militaires, soit 70% de ses forces terrestres, sont aujourd’hui mobilisées pour cette opération en direction de l’Ukraine. Pratiquement chacune des divisions, où qu’elles se trouvent dans le territoire russe, a dû mettre une force bataillonnaire à disposition de cette opération. Cela représente une vingtaine de bataillons renforcés. C’est une force assez conséquente. On parle de 200 000 hommes.

«La Russie est entrée dans la 2e phase de l'offensive»

Quelle peut être la logique de cette opération militaire russe?
Le seul principe, dans un tel moment, c’est de ne pas faire ce que l’adversaire attend de vous. Ce qu’on peut dire toutefois, c’est que deux choix militaires se présentent à la Russie: soit un sprint, soit un marathon. Aujourd’hui, nous assistons à un sprint russe, avec, durant plusieurs heures, une intense série de frappes, aussi bien aériennes qu’avec des missiles de croisière et des fusées d’artillerie à longue portée sur des centres de commandement et autres installations névralgiques ukrainiennes. Un des atouts majeurs de l’armée russe, ce sont ses forces stratégiques, autrement dit ses bombardiers à long rayon d’action et ses missiles de croisière. Et puis, on est passé maintenant côté russe à la deuxième phase, avec la poussée de quatre ensembles de forces du Nord au Sud, qui ont disloqué l’ensemble de l’armée ukrainienne dans tout l’Est du pays.

Deux Etats ou alors le pire

Quelle Ukraine aurons-nous demain?
Deux scénarios sont envisageables. Le premier scénario qui se dessine actuellement, c’est un éclatement de l’Ukraine, avec une partie Est sous contrôle militaire russe, qui pourrait former un nouvel Etat, avec des statuts propres. Et une partie Ouest, pro-occidentale. Sur un plan géopolitique, ce serait là quelque chose avec lequel on pourrait travailler.

«Ce serait une nouvelle guerre froide, avec un nouveau rideau de fer»

Comme l'Allemagne a été coupée en deux durant la guerre froide?
Exactement.

Quel est le second scénario?
Le second scénario, beaucoup plus grave, est celui de l’implosion de l’Ukraine, avec une Russie qui se rendrait maître de l’ensemble du territoire ukrainien. Ce qui entraînerait des conséquences pour l’Otan.

Lesquelles?
Il n'y aurait plus de tampon du tout entre les forces de l'Otan et la Russie. Deux puissances antagonistes se feraient face et formeraient un front direct.

«L'Otan qualitativement supérieur»

Quelles sont les options militaires côté Otan?
Il faut parler ici des forces de l’Otan, qui sont très importantes et dont la disponibilité est extrêmement élevée. Cela représente une quinzaine de groupements de combat bataillonnaires. Soit des forces numéraires pratiquement équivalentes à ce qui a été engagé côté russe. Qualitativement, c’est supérieur à ce que possède la Russie. La mission de ces forces est de sécuriser les frontières de l’Otan, que ce soit les frontières des Pays baltes ou celles de la Pologne. Mais il ne s’agit pas d’entrer en Ukraine ou de porter assistance militaire à l’Ukraine à l’heure actuelle.

La Pologne, voisine de l'Ukraine et de la Biélorussie pro-russe, demande la mise en œuvre de l’article 4 de l’Otan. Qu'est-ce que cela signifie?
L’article 4 veut dire concertation entre alliés, concertation durant laquelle sont envisagées les options militaires. A ne pas confondre avec l'article 5, qui veut dire porter assistance à un membre de l'Otan agressé. L'Ukraine, c'est bien tout une partie de l'enjeu géopolitique, ne fait pas partie de l'Otan.

Le rôle du cyber dans cette guerre

Le cyber est-il ici une arme?
Oui, c’est une arme. Dans le langage Otan, le cyber est une ligne d’opération militaire distincte des opérations aériennes, terrestres, diplomatiques et autres. En Russie, il n’y a pas de ligne d’opération cyber en tant que telle. Le cyber fait partie des opérations d’information. Et cela est à l’œuvre depuis de nombreux jours, pour ne pas dire semaines, s’agissant de l’attitude russe vis-à-vis de l’Ukraine. Les Russes connaissent bien le matériel mis en action par la défense aérienne ukrainienne, puisqu’il s’agit de systèmes hérités de l’ère soviétique. Le but est de paralyser les moyens de communication, de commandement, de surveillance, de reconnaissance et donc la défense aérienne de l’Ukraine.

L’Otan peut-elle utiliser le cyber pour gêner l’offensive russe?
C’est difficile de l’envisager puisque la doctrine américaine en matière de cyber est de l’inclure comme une ligne d’engagement militaire. Cela signifierait l’engagement de l’Otan dans un conflit armé international, avec des conséquences qui pourraient être terribles.

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