«Oui, le racisme anti-blanc existe»
Pour la première fois, une cour d'assises française se prononcera sur un cas de racisme anti-blanc, a-t-on appris le 25 septembre. Cela fait suite à la décision de juges d'instruction de renvoyer devant un jury populaire, 11 hommes, dont un mineur, accusés du meurtre au couteau du jeune du Thomas Perotto, 16 ans, avec la circonstance aggravante de racisme envers «les personnes blanches».
Les faits, survenus le 19 novembre 2023 dans le village de Crépol, dans la Drôme, avaient été abondamment médiatisés à l'époque. Les meurtriers présumés provenaient majoritairement de la ville voisine de Romans-sur-Isère. Jugeant certains témoignages fragiles et estimant qu'on ne peut pas imputer collectivement la circonstance aggravante de racisme, en l'occurrence anti-blanc, sans preuve individuelle stricte, le parquet a fait appel de la circonstance aggravante de racisme.
Issu de la Seine-Saint-Denis, le sociologue français Tarik Yildiz, enseignant à Sciences Po Paris, est l'un des premiers à avoir écrit sur le racisme anti-blanc, une notion qui fait débat. En 2010, s'appuyant sur de nombreux témoignages, il publiait Le racisme anti-blanc: ne pas en parler, un déni de réalité (Editions du Puits de Roulle). Il est également l'auteur de l'essai De la fatigue d’être soi au prêt-à-croire. Lutter contre la délinquance pour combattre le radicalisme islamiste, sorti en 2020 chez le même éditeur. Il a répondu aux questions de watson sur le cas de Crépol et plus largement sur ce que recouvre exactement le racisme anti-blanc.
Contre les meurtriers présumés de Tomas, la justice française a finalement retenu la circonstance aggravante de racisme envers «les personnes blanches», une première s’agissant d’une affaire criminelle jugée par une cour d’assises. Qu’est-ce qu'il faut comprendre ici?
Tarik Yildiz: Pour moi, ce n’est pas étonnant. Cette décision rend compte d’une évolution de la compréhension de certaines dynamiques au sein de la société.
Par exemple, la cour d'appel de Paris a condamné en 2014 à quatre années d'emprisonnement l'un des deux auteurs d'une violente agression en retenant la circonstance aggravante de racisme qui avait été écartée en première instance. Les propos «sale blanc» et «sale Français» avaient été proférés à l’encontre de la victime.
Dans le cas de Crépol, en quoi le renvoi en cour d’assises de prévenus accusés de racisme envers une personne blanche est-il vu comme une rupture?
Parce que, jusqu’à récemment, cela paraissait impossible.
En France, mais on pourrait élargir aux sociétés européennes, on considérait que le racisme anti-blanc ne pouvait pas exister. On y vient en étant bien obligé de faire face à la réalité des dossiers d’instruction, à ce qu’ils ont de plus concret.
Des sociologues comme Eric Fassin, affirment que le racisme anti-blanc n’existe pas en sciences sociales, à l’inverse des autres racismes. Ils analysent le racisme comme un phénomène de domination sociale et non comme un cas d’animosité entre individus. Que pensez-vous de ce raisonnement?
Je connais cette théorie. Je m’en détache très largement. Comme souvent, c’est une question de définition. Si l’on considère que le racisme est un système institutionnalisé, alors on pourrait dire en effet que le meurtre de Crépol ne relève pas d’un acte raciste. Sauf que, selon moi, cela ne tient pas face à la réalité d’aujourd’hui.
Quelle est votre réponse?
Pour moi, en me référant à des situations de terrain, c’est la même logique et dynamique. Par ailleurs et par principe, on ne peut pas dire qu’une couleur de peau serait exempte de racisme. Il y a là un problème de fond.
C’est-à-dire?
Ceux qui revendiquent la définition du racisme comme un système de domination ou exclusivement comme tel, le font aussi pour des raisons militantes. Pour ne pas avoir à reconnaître qu’un Blanc puisse être également victime de racisme. Cela permet d’atténuer un certain nombre de faits et de dire que le racisme contre des Blancs ne serait qu’une réaction à une situation de domination vécue par des non-Blancs.
Cela dit, on ne peut évacuer la situation d’une personne victime de racisme qui passerait ses nerfs sur un Blanc en faisant preuve à son tour de racisme?
Quand bien même ce serait le cas, cela n’en resterait pas moins du racisme.
Derrière la reconnaissance par la justice d’un cas de racisme, en l'occurrence anti-blanc, dans le meurtre de Crépol, il y a peut-être le non-dit suivant: des zones géographiques, «blanches» ou «non-blanches», font système. Si bien qu’un Blanc peut aussi être victime d’un système, non?
Oui, bien sûr. C’est pour cela que parler de populations minoritaires ou majoritaires, ça ne fonctionne pas. Parce que c’est trop théorique.
On peut être objectivement minoritaire dans un quartier ou dans une ville. On peut aussi se vivre comme minoritaire.
Venons-en à votre livre Le racisme anti-blanc: ne pas en parler, un déni de réalité, qui met en quelque sorte les pieds dans le plat à sa première parution, fin 2010. Sur quoi vous basiez-vous à l’époque?
D’abord, il faut préciser que j’ai grandi en cité HLM en banlieue parisienne. Avant ce livre, j’avais écrit un article sur le sujet pour le Bondy Blog, un média de banlieue, justement. C’est à la suite de cet article que de nombreuses personnes m’ont contacté pour témoigner, pour raconter ce qu’elles vivaient. Elles ressentaient un fort sentiment d’injustice. «Le racisme que je vis, on n’en parle pas, ça ne compte pas», me disaient-elles. J’ai donc enquêté, mené des entretiens.
Qu'en est-il ressorti?
C’est bien le rapport majoritaires-minoritaires qui jouait. Les gens perçus comme blancs, ou «français», c’est-à-dire sans autre origine que celle de français blanc, pouvaient être marginalisés dans leur environnement immédiat, en classe, par exemple, où prévaut l’effet de groupe qu’on connaît. Le fait que des actes ou propos racistes visant des Blancs ne soient pas reconnus par les institutions, que ce soit la mairie, la police ou la justice, était un deuxième problème pour les individus ou familles concernés. C’était aussi l’époque du début des pressions sociales liées à la religion. Il y avait là l’expression d’un fait culturel.
Politiquement, le racisme anti-blanc est un sujet «casse-gueule». L’extrême droite, le Rassemblement national en particulier, s’est saisi de cette thématique, quand d’autres n'ont pas voulu s'y colleter. Autrement dit, reconnaître le racisme anti-blanc, comme la justice vient de la faire dans l’affaire de Crépol, n’est-ce pas offrir un cadeau à l’extrême droite?
Si on commence à conditionner un objet de recherche au fait que l’un ou l’autre des acteurs politiques pourra l’utiliser, on ne s’en sortira pas. Cette question est selon moi secondaire. La chose principale est de ne pas nier les réalités sociales, quelles qu’elles soient. Par ailleurs, déjà à l’époque de mon livre, en 2010, puis par la suite, beaucoup de gens venaient me voir, y compris des élus locaux, de droite comme de gauche, communistes inclus, pour me dire ce qu’ils avaient vécu ou observé en termes de racisme dirigé contre des personnes blanches.
Et vous n'étiez pas surpris?
Je n'imaginais peut-être pas que j'aurais autant de témoignages. Mais ce n'est pas une surprise. L’être humain n’est pas immunisé par nature contre le racisme ou contre une appartenance à la catégorie des oppresseurs. Il s’agit juste de juger les personnes par leurs actes et non par leur appartenance réelle ou supposée à un groupe. Si tout le spectre politique pouvait s’entende là-dessus, ce serait une bonne chose.
Les études le montrent: dans nos sociétés, les personnes non-blanches, minoritaires, sont globalement confrontées à des discriminations (emploi, logement, etc.) que ne rencontrent pas ou rarement les personnes blanches.
Oui, mais pour moi, cela n'annule ni n'atténue la notion de racisme anti-blanc. Décrire le racisme anti-blanc n’est pas nier celui des autres. Pour reprendre la question sociale que vous abordez dans votre question, il ne faut pas être naïf non plus. Aujourd’hui, mais c’était déjà vrai il y a dix ou quinze ans, il arrive qu’une personne blanche ne soit pas embauchée ou recrutée dans une entreprise de quartier, précisément parce qu’elle est blanche.
Le fait que vous soyez d’origine turque a-t-il facilité la diffusion de votre propos?
Deux éléments m’ont permis, entre guillemets, d’étudier la chose à peu près sereinement. Premièrement, je connais très bien la Seine-Saint-Denis et la banlieue pour y avoir vécu.
J’étais dedans, on ne me contestait pas cette légitimité. Mes entretiens, je les ai faits sur le terrain. Par ailleurs, mon origine turque, même si je n’en joue pas, me rendait plus audible et a fait que j’ai été invité à peu près partout pour parler de ce sujet. Les gens pouvaient constater que je n’étais pas là pour attiser les haines, pour ignorer un pan ou favoriser telle idéologie.
