«On me traitait de nègre»: ce docu sur les stars de la Nati est glaçant
«Nous créons des problèmes en autorisant la double nationalité. Il faudrait peut-être se poser la question: voulons-nous vraiment des doubles nationaux?» Près de huit ans se sont écoulés depuis que l’ancien secrétaire général de l’Association suisse de football, Alex Miescher, a prononcé cette phrase explosive.
En Suisse, une vaste polémique avait alors éclaté. Que ce soit au café du commerce ou sur les réseaux sociaux, dans les émissions de débat, les administrations ou les bâtiments gouvernementaux: les questions d’identité et d’appartenance étaient sur toutes les lèvres. Et tout cela parce que deux ou trois stars de la Nati avaient célébré leurs buts contre la Serbie à la Coupe du monde 2018 avec le geste de l’aigle bicéphale, symbole albanais.
Lorsque la Nati s’est rendue aux Etats-Unis pour la Coupe du monde 1994, quatre des 22 joueurs avaient des origines étrangères. Dans le contingent que Murat Yakin – fils d’immigrés turcs – a sélectionné pour la phase finale, cette proportion atteint environ 60 %. Est-ce un problème? Non. Le constat selon lequel notre football sombrerait dans l’insignifiance sans les influences venues d’ailleurs, sans la rage des Secondos, sans l’attachement des doubles nationaux à la Suisse, s’est imposé jusque dans les coins les plus reculés de notre pays. Tout va donc pour le mieux? Pas toujours. Pas complètement.
La série documentaire The Belonging (qu'on peut traduire en français par «l'appartenance»), diffusée par Sky et Blue, raconte les histoires de footballeurs qui grandissent entre plusieurs cultures et plusieurs nations, et qui doivent, au fil de leur carrière, affronter des questions fondamentales liées à leur appartenance. Les épisodes 1 et 2 sont déjà disponibles, les épisodes 3 et 4 seront mis en ligne respectivement les 10 et 17 juin.
Dans les rôles principaux: les cracks de la Nati Manuel Akanji et Breel Embolo, ainsi qu’Ivan Rakitic, qui a grandi à Möhlin (AG) et qui a choisi la Croatie, le pays de ses parents, plutôt que la Suisse.
On retrouve aussi l’ancien junior du FC Bâle Albian Hajdari, aujourd’hui défenseur à Hoffenheim, qui a donné sa préférence au Kosovo il y a quelques mois. Et Gonçalo Fernandes da Silva, gardien talentueux de 18 ans de Grasshopper, dont les parents ont quitté le Portugal avec deux jeunes enfants pour s’installer en Suisse.
Un commentaire TV maladroit
La série commence par un séisme comme le football suisse n’en avait presque jamais connu avant, ni après: la célébration de Xhaka et Shaqiri avec l’aigle bicéphale lors de la victoire 2-1 contre la Serbie en 2018. On entend le commentateur indigné de la SRF Sascha Ruefer:
Et on l’entend, plusieurs années plus tard, revenir sur cet épisode:
Mais les débats enflammés sur les «vrais» Suisses et les autres auraient probablement aussi éclaté dans ce pays sans l’intervention de Ruefer.
Le teaser de The Belonging 📺
Cette affaire de l'aigle bicéphale et les débats qui ont suivi constituent une entrée en matière idéale dans le documentaire pour approfondir des thèmes comme l’origine, l’identité et le sentiment d’appartenance. La série – quatre épisodes d'environ 40 minutes chacun – montre à quel déchirement et à quelles influences sont soumis les joueurs lorsqu’ils doivent répondre à cette question: choisir le pays de mes parents ou ma nouvelle patrie?
Au fil du documentaire, l’évidence selon laquelle de jeunes footballeurs possédant deux passeports choisiraient la Suisse, et uniquement la Suisse, s’efface peu à peu. A la place, un sentiment s’installe: vu la difficulté que nous leur avons parfois imposée, il est plutôt étonnant qu’ils jouent pour la Suisse.
La superstar Eto’o a tenté de convaincre Embolo
Par exemple lorsqu'on découvre avec quelle intensité la superstar camerounaise Samuel Eto’o a tenté de convaincre Breel Embolo de rejoindre sa sélection. Ou lorsque la tante d’Embolo explique que «Breel n’est pas seulement mon enfant, mais l’enfant de tout un peuple. Quand vous arrivez dans un quartier au Cameroun, vous rencontrez 1 000 mamans de Breel.»
Arrivé en Suisse à l’âge de six ans, il voit la chaleur des rues de Yaoundé se transformer en froideur émotionnelle du Petit-Bâle.
Le jeune gardien prometteur de GC, Gonçalo Fernandes da Silva (18 ans), raconte le harcèlement et les insultes subis à l’école, qui n’auraient cessé qu’après qu’il a commencé le football et montré qu’il avait du talent. Ce que la famille Akanji raconte dans le documentaire pousse encore davantage à la réflexion.
Les révélations choquantes de la famille Akanji
La mère du défenseur central de la Nati, une Suissesse, a rencontré son mari nigérian aux Etats-Unis. Parce que la Suisse offrait davantage de stabilité, le jeune couple a choisi Winterthour comme lieu de vie. Mais stabilité ne signifie pas tolérance. Manuel Akanji raconte:
L’une de ses sœurs confie: «J’ai toujours eu peur que les gens parlent trop de mon apparence différente.» Et sa mère révèle:
Malgré le racisme dont ils ont souffert, Akanji et Embolo sont de fiers internationaux suisses. Quand on pense aux obstacles qu’ils ont dû surmonter, un sentiment s’impose pendant le film: on pourrait aussi, de temps en temps, leur dire merci pour cela.
Ivan Rakitic et les menaces de mort
Ivan Rakitic, qui aime se présenter comme le petit blond de Möhlin, a, lui, choisi la Croatie. Parce qu’il a grandi et été formé en Suisse, beaucoup dans ce pays ont ressenti sa décision comme un affront personnel. La conséquence: la haine. Elle est allée si loin que sa famille a même reçu des menaces de mort.
Rakitic, milieu de terrain extrêmement talentueux, n’a que 19 ans lorsqu’il doit faire ce choix. L'ex-star du Barça (38 ans et retraité désormais) rembobine:
Car de nombreuses forces agissent sur le joueur. Certaines évidentes, d’autres plus cachées. Malgré tout, Ivan Rakitic parvient à se libérer d’une partie de ce poids. «Quand j’avais pris ma décision, j’ai dit à mes parents que j’allais jouer pour la Suisse. Mon père m’a pris dans ses bras. Quand j’ai ensuite dit: "Je plaisante, je joue finalement pour la Croatie", il était beaucoup plus ému.»
«La Suisse, un pays très riche, beau et ennuyeux»
Les émotions sont aussi le moteur d’Albian Hajdari. Comme Rakitic, il a été formé au FC Bâle et a porté pendant plusieurs années le maillot des équipes nationales suisses juniors. Il y a un an et demi, il avait répondu à une convocation du sélectionneur Murat Yakin. Mais en septembre 2025, il a annoncé qu’il choisissait de jouer pour le Kosovo.
L’élément décisif: le lien profond avec le pays de ses parents. Un jeune Etat dont les blessures d’une guerre terrible ne sont pas encore refermées. «Les arguments de mon père, de ma femme ou de mon beau-père ont été décisifs dans mon choix du Kosovo», affirme Hajdari.
On mesure parfois tout le poids émotionnel qui accompagne ces décisions lorsqu’une journaliste kosovare prend la parole.
Le lancement de la série produite par Sky Switzerland et blue Entertainment a lieu le 3 juin avec deux épisodes. Ensuite, un nouvel épisode sera publié chaque semaine jusqu’au 17 juin.
Adaptation en français: Yoann Graber
