«J’en peux plus de vivre dans un pays dominé par les ultra-riches»
Il y a les slogans anti-flics, répétés comme des notes de fanfare avant le branle-bas, et puis il y a la vie de gens, celle des manifestants, étranglés par la «vie chère». Ils sont des dizaines de milliers venus se regrouper Porte d’Italie, pour une longue marche sur les «maréchaux», l’ancienne couronne périphérique de Paris, à l’écart du centre de la capitale. Direction Porte de Vincennes, le long des voies du tram. Le départ prévu ce samedi à 13 heures Place de la Bastille a été changé la veille au soir sur ordre de la préfecture.
Lucille et Rachel, 25 et 30 ans, ont quand même voulu venir à Bastille. Pour signifier par leur présence qu’elles n’étaient pas d’accord avec le changement de tracé de la manif décidé sans concertation. Résultat: 135 euros d’amende chacune, infligée par une police en nombre dans les parages.
Rachel maugrée, mais garde le sourire:
Les deux amies travaillent ensemble dans un magasin de fruits et légumes dans une ville de la banlieue nord parisienne, où elles résident aussi. Employées à 80%, elles gagnent 1100 euros net par mois.
Seules, elles ne s’en sortiraient pas. Leurs copains fournissent le complément. Une situation banale pour des millions de jeunes en France, à laquelle Lucille, un petit anneau à la narine gauche, ne s’habitue pas.
Rachel et Lucille voteront sans suprise «Mélenchon» à la présidentielle. «On vote pour sa politique, pas pour sa personne», précisent-elles. Leurs revendications? La retraite à 60 ans, aujourd’hui à 62, le salaire minimum porté à 1700 euros, contre un peu moins de 1500 à l’heure actuelle. Et puis, «vite la VIe République!», promise par le leader de La France insoumise (LFI).
Rachel pense qu'«il faut donner aux gens accès à l'éducation sur les problèmes de notre temps, afin qu'il aient un esprit critique et qu’ils puissent ensuite prendre les bonnes décisions». Elle tique à l’idée d’introduire en France les droits populaires à la suisse.
La jeune femme ne rejoindra pas la manifestation qui démarre bientôt Porte d’Italie. «Je ne peux pas me permettre de ne pas travailler ce samedi après-midi.»
La brasserie «Le Liberté», Avenue d’Italie, est prise d'assaut par les journalistes s’apprêtant à couvrir la manif. Assis à une table, on reconnaît le sénateur Akli Mellouli. Cet ancien socialiste siège dans le groupe écologiste de la Chambre haute du Parlement français.
Un sénateur: «C’est un terrible aveu d’échec»
Trappes, dans les Yvelines, pour commencer. Vendredi, un attentat terroriste aux motifs racistes y a fait un mort, un jeune homme de 26 ans, et quatre blessés graves, dont une enfant de 12 ans. Le sénateur pointe les réseaux sociaux, mais aussi les médias, qui ont dressé de Trappes, dont plusieurs jeunes gens étaient partis faire le djihad dans les années 2010, un portrait peu flatteur.
Avant de se joindre au défilé, où il arborera son écharpe d’élu, Akli Mellouli met le doigt sur ce qui lui semble le cœur de l'actuel malaise français.
Le sénateur enchaîne:
Dehors, des ados sont montés sur un abris-bus avec deux drapeaux français et un palestinien. A leurs pieds, la foule, très jeune, se chauffe la voix: «Tous les flics, c’est des fachos», «siamo tutti antifascisti», «la jeunesse emmerde le Front national»… Le tout entonné dans la rigolade. Pas de casseurs à l’horizon.
«Appartement à peine salubre»
Avec son treillis militaire, sa pancarte dans le dos et son gros pistolet à eau entre les mains, Steven, 29 ans, tient la vedette. Un peu Pierrot lunaire, il explique que son arme qui n’en est pas une n’a qu’un but: «ridiculiser la police». Dessinée d’une croix rouge, la pancarte le signale comme prodiguant les «premiers secours» en cas de nécessité. Dans les poches de sa veste de treillis rembourrée, «des compresses, du désinfectant, des masques».
Steven est en reconversion professionnelle. Dans deux ans, si tout va bien, il sera infirmier, comme sa sœur. Durant sa formation, il travaille à l’hôpital de Meaux, en Seine-et-Marne. Il vit «seul dans un appartement à peine salubre», situé non loin de l’aéroport Charles-de-Gaulle.
Cassandra s’immisce dans la conversation. Un keffieh autour du coup, le sourire chez elle aussi, la jeune femme de 36 ans est serveuse en restauration à Paris. Elle habite Issy-les-Moulineaux, au sud de la capitale. Son salaire est de 1500 euros net et son loyer de 750 euros sans l’électricité, dit-elle. Son ami n’est pas venu manifester avec elle. «Il est en mauvaise santé, il ne peut plus faire les manifs.»
Steven ajoute le mot qui «tue». Il est destiné à Emmanuel Macron:
Elie et Mathéo, 23 et 22 ans, sont membres du collectif «Free Party». «On fait des événements, des manifs, sans demander d’autorisation, pour marquer notre désir de liberté», explique-t-il. Tous deux ont une activité culturelle. Elie, qui a terminé ses études à Genève, est dans l’événementiel, «musicien aussi». Mathéo est «DJ». «On crée politiquement, quand on performe», dit-il. Leur présence à la manif se veut «en solidarité avec les lycéens» et en soutien «à la culture».
Mathéo vient de Vendée, le département de «Philippe de Villiers et Retailleau», le fondateur des spectacles du Puy du Fou et le président du parti Les Républicains, l'un et l'autre «très à droite». Le jeune Vendéen porte un long grand drapeau français dans le dos, avec, dessus, le logo des antifas. «Le drapeau français, c’est pas seulement pour les réacs», affirme-t-il. Elie abonde:
La présence de la bannière tricolore dans les manifestations de gauche doit beaucoup à Jean-Luc Mélenchon, qui l’a introduite dans ses meetings à partir des années 2010, lui faisant une place aux côtés du drapeau rouge. Il a fait de même pour la Marseillaise. Le chef insoumis, plus que jamais en selle pour la présidentielle de 2027, était présent dans le cortège parisien.
