Dans mon village, les héros russes ont été remplacés par des «Terminator»
En 2024, la Russie célébrait le 79e anniversaire de la victoire sur l'Allemagne nazie. Vladimir Poutine prenait ses fonctions de président russe pour la cinquième fois. Des participants à la guerre en Ukraine paradaient sous la neige lors du défilé militaire sur la Place Rouge.
Autrefois, alors qu'ils avaient à peu près le même âge, des vétérans de la Seconde Guerre mondiale étaient assis sur la Place Rouge. Jamais ils n'auraient pu imaginer que le matériel militaire qui passait sous leurs yeux serait un jour utilisé dans le pays voisin pour bombarder des villes pacifiques.
Mon arrière-grand-père Alexeï Yakimov, qui a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale et a reçu une médaille pour la défense de Leningrad, n’a jamais assisté aux défilés à Moscou. Mais il participait régulièrement aux célébrations de la Journée de la Victoire dans le village de Basmanovskoye, à 250 kilomètres de Iekaterinbourg, où j’ai passé mon enfance.
Lorsque j'avais 10 ans, à l'école, nous avons préparé des corbeilles de fleurs à déposer au pied du monument. C'était le 9 mai, nous étions vêtus de chemises blanches et de pantalons noirs et nous avons défilé devant les anciens combattants, pour leur rendre les honneurs. Ils n'étaient pas nombreux: une quinzaine d'hommes très âgés, portant des vestes ornées de médailles, les yeux baignés de larmes.
Après l'hommage aux morts, nous nous sommes tous rassemblés à la bibliothèque du village et nous avons lu à haute voix des lettres reçues du front. Les dernières lettres des soldats. Mon arrière-grand-père buvait du thé avec des biscuits et demandait aux enfants de lire plus fort: il entendait mal epuis une blessure à la tête subie en 1943.
Deux ans plus tard, ils étaient onze, un an plus tard, huit. Cette liste de vétérans diminuait, mais je ne me souciais malheureusement pas de leur poser des questions importantes tant qu’ils étaient encore en vie. J'étais juste un garçon du village qui ne s'intéressait qu'à son vélo et à aux livres de science-fiction de la bibliothèque.
Des regrets
Mon arrière-grand-père est décédé en juin 2008. Je l’ai regardé, allongé dans son cercueil, vêtu de la même veste ornée de médailles, en pensant que les jours de deuil dans la famille seraient bientôt terminés et que je pourrai regarder les prochains matchs de l’Euro 2008. Je regrette de ne pas avoir été capable d’avoir une véritable conversation d’adulte avec lui.
Ce qui est encore plus douloureux, c'est de penser qu'une telle occasion ne se présentera plus jamais. Aujourd'hui, il n'y a plus de vétérans de la Seconde Guerre mondiale dans mon village. Ils ont été remplacés par de nouveaux vétérans – des participants à la guerre en Ukraine, avec lesquels je n'aurais certainement pas de véritables conversations d'adultes.
L’un de ces «nouveaux vétérans» est Alexander, 35 ans, surnommé «Terminator». Il a reçu ce surnom après s’être enfui un jour, nu, d’un hôpital psychiatrique où il était soigné pour schizophrénie, et avoir volé un jean et une veste à un passant. Pendant la guerre en Ukraine, il a gagné environ un million de roubles (environ 10 000 francs) en six mois et est retourné dans son village pour les vacances.
Là-bas, il a dilapidé tout son argent et a tellement bu qu’il a oublié de retourner au front. Il est désormais recherché par la police militaire et ferait l'objet d'une procédure pénale pour désertion.
A l'école, on trouve des plaques commémoratives en l'honneur de deux anciens élèves qui ont été tués au front par l'explosion d'un obus lancé par un camarade soldat. Les enseignants disent sans doute aux enfants que ces hommes ont sacrifié leur vie pour leur avenir.
Bien que je ne vive plus en Russie depuis plus de deux ans et que je ne sois pas retourné dans ce village depuis environ cinq ans, je ne souhaite pas, même mentalement, retourner dans un lieu où un culte de nouveaux héros est en train de naître. A la place des élèves d'aujourd'hui, je préférerais penser à la Coupe du monde 2026. (trad.: mrs)
