Suisse
Economie

Les maraîchers suisses portent plainte contre Migros

Après une victoire contre Coop, ils visent Migros

L’association Marchés Equitables Suisse a déposé une plainte contre le détaillant auprès de la Commission de la concurrence.
21.05.2026, 10:4721.05.2026, 10:47
Florence Vuichard / ch media

Les panneaux jaunes «prix bas» sont désormais omniprésents dans les rayons de Migros. Mais ce qui réjouit la clientèle et soulage son porte-monnaie pèse de plus en plus sur les producteurs, en particulier les arboriculteurs et maraîchers. C’est en tout cas ce qu’affirme l’association Marchés Equitables Suisse, qui défend les intérêts de l’agriculture helvétique.

Mercredi, elle a donc déposé une plainte contre Migros auprès de la Commission de la concurrence (Comco), comme nous l’a confirmé le président de l’association, Stefan Flückiger. Le litige porte sur le système dit d’escompte appliqué par Migros, en vigueur depuis une vingtaine d’années. Les autorités de la concurrence décideront seulement après un examen approfondi si elles ouvrent ou non une enquête.

Ein Mitarbeiter raeumt Gemuese ein, neben einem Schild mit der Aufschrift "Tiefpreis" in der Migros Limmatplatz, aufgenommen anlaesslich einer Medienkonferenz zu Neuerungen in den Mi ...
La garantie des prix bas chez Migros accentue la pression sur les marges pour les carottes, les oignons ou les patates.Image: KEYSTONE

En règle générale, les fournisseurs peuvent accorder un rabais à leurs clients lorsque ceux-ci règlent leurs factures dans un délai fixé à l’avance. Or, selon Stefan Flückiger, le système actuel de Migros ne correspond pas à un véritable escompte. Il s’agirait plutôt d’une «déduction forfaitaire de 3%», en échange d’un paiement des factures sous dix jours. Les fournisseurs n’auraient «ni liberté de choix ni marge de négociation».

Résultat: une «perte systématique de marges au profit du groupe Migros».

Le dialogue a échoué avec Migros, la Comco tranchera

Stefan Flückiger raconte que plusieurs fournisseurs ont tenté d’adapter, voire de supprimer, cette pratique d’escompte. Mais leurs démarches n’ont pas abouti. Tout comme celles de l’association Marchés Equitables Suisse. Ses membres espéraient parvenir à un accord à l’amiable avec Migros et avaient cherché le dialogue, sans succès:

«C’est pour nous la preuve que Migros peut imposer ses conditions indépendamment de l’accord de la partie adverse.»
Stefan Flückiger

C’est pourquoi il a finalement déposé une plainte auprès de la Commission de la concurrence.

Dans sa plainte, l’association avance d’abord que Migros occupe une position dominante sur le marché. Selon elle, la position prépondérante de Migros et de Coop dans le secteur alimentaire fait que les producteurs agricoles «ne disposent de facto que de possibilités de repli très limitées». Il en résulterait une «dépendance structurelle».

Au final, les agriculteurs n’auraient que trois débouchés possibles: Migros, Coop ou des tiers, qui ne pourraient toutefois pas être considérés comme équivalents ni en termes de volumes ni de logistique. Ensuite, l’association estime qu’il y a abus de position dominante. Selon la plainte, Migros exploite cette «dépendance structurelle» et impose des «conditions commerciales inappropriées».

Stefan Flückiger, Präsident von Faire Märkte Schweiz.
Stefan Flückiger, président de l’association Marchés Equitables SuisseImage: Stefan Tschopp/chmedia

Depuis près de 20 ans, les producteurs de fruits et légumes acceptent la règle d’escompte de Migros, certes «à contrecœur», comme le souligne Stefan Flückiger. Mais aujourd’hui, cela ne serait plus tenable:

«Compte tenu de la pression générale sur les prix, les producteurs ne peuvent plus renoncer de manière forfaitaire à 3% de leurs revenus.»

Cela représenterait une perte annuelle totale d’environ 12 millions de francs pour les producteurs de fruits et légumes. La plupart d’entre eux préfèreraient obtenir l’intégralité du montant dû pour leurs produits, même si le paiement intervient un peu plus tard.

Les agriculteurs ne souhaitent, toutefois, pas apparaître nommément, ni publiquement ni devant la Commission de la concurrence. Et ce, «par crainte de possibles mesures de rétorsion», insiste Stefan Flückiger.

Migros se bat devant la Comco pour obtenir des prix plus bas

Migros indique n’avoir reçu jusqu’ici aucune information officielle concernant une procédure devant la Comco, explique sa porte-parole, Prisca Huguenin-dit-Lenoir. Elle juge toutefois les critiques de Marchés Equitables Suisse incompréhensibles:

«Ces conditions contractuelles sont en usage depuis des décennies, parfaitement conformes au droit et éprouvées dans la pratique.»

Un éventuel escompte ferait partie intégrante du contrat d’achat et serait pris en compte par les fournisseurs. «Migros attache une grande importance à des relations correctes avec ses fournisseurs et à une politique tarifaire équitable.»

Si Migros apparaît comme un acheteur puissant face à l’agriculture suisse, le groupe peine, en revanche, à s’imposer face aux grands groupes internationaux de marques. Il s’est, d’ailleurs, lui aussi tourné vers la Commission de la concurrence, avec sa plainte en janvier 2025, toujours pendante, contre le géant allemand des cosmétiques Beiersdorf, fabricant notamment de Nivea. Migros s’appuie ici sur les nouvelles dispositions de la loi sur les cartels concernant l’abus de «puissance de marché relative», entrées en vigueur début 2022.

Que disent ces règles?

Concrètement, ces nouveaux articles doivent notamment empêcher les groupes internationaux d’abuser de leur «puissance de marché relative» à l’égard des entreprises suisses en appliquant un «supplément suisse» sur les prix, et ainsi faire payer les consommateurs helvétiques plus cher.

Le recours plus fréquent à la Comco montre que la guerre des prix gagne en intensité en Suisse. Dans le commerce de détail, un secteur aux marges relativement faibles, l’époque des cadeaux semble révolue.

Ce n’est, d’ailleurs, pas la première fois que Marchés Equitables Suisse saisit la Commission de la concurrence. En juin 2025, l’association avait déjà déposé une plainte comparable contre Coop. Mais les autorités de la concurrence n’avaient même pas eu à examiner le fond du dossier. Dès le mois d’août, l’association annonçait en effet que Coop renonçait au «système de ristournes» qu’elle critiquait.

La Comco va être professionnalisée
Le Conseil fédéral et le Parlement ont récemment réformé le droit des cartels, contre la volonté de la Commission de la concurrence (Comco), qui estime voir ainsi son action contre les ententes affaiblie. Le Conseil fédéral a désormais présenté mercredi une réforme institutionnelle complémentaire. Celle-ci devrait davantage correspondre aux attentes de la Comco.

Cette réforme prévoit d’abord de réduire la taille de la Commission de la concurrence et, par conséquent, de la professionnaliser davantage. Au lieu de compter jusqu’à 15 membres proposés par des groupes d’intérêts, elle ne devrait plus réunir à l’avenir que cinq à sept experts indépendants. Deuxièmement, la réforme doit renforcer la séparation entre le secrétariat de la Comco et la commission elle-même. L’objectif est que le secrétariat puisse fonctionner de manière plus autonome et que la commission puisse rendre ses décisions de façon plus indépendante.

En outre, les «droits de défense des entreprises» doivent être renforcés, souligne le Conseil fédéral. Ainsi, le secrétariat devra communiquer aux entreprises un résultat provisoire au plus tard douze mois après l’ouverture d’une enquête. C’est déjà souvent le cas aujourd’hui, mais cette obligation sera désormais inscrite noir sur blanc.
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