Le «Jackie Chan de Poutine» est prêt à tout pour être élu
Artiom, un ouvrier de 31 ans rencontré dans la ville de Vologda, dit qu'une boutade circule dans la région voisine de Iaroslavl:
Car Vologda, la région éponyme située à plus de 450 km au nord de Moscou, est gouvernée depuis 2023 par Georgy Filimonov, l'un de ces responsables russes entichés des «valeurs traditionnelles» promues par le Kremlin et soutiens zélés de la guerre en Ukraine.
L'ancien kickboxeur de 46 ans à la carrure de souleveur de fonte et aux lunettes sans cadre parle espagnol et français et aime frayer avec les intellectuels. La Russie, disait Georgy Filimonov en juin lors d'un débat au côté de l'idéologue ultranationaliste russe Alexandre Douguine, est sous la double menace de la «dépopulation» et d'un «génocide par l'alcool (...) orchestré par nos anciens partenaires étrangers». Comprendre: les pays occidentaux qui soutiennent l'Ukraine dans la guerre lancée par Moscou en février 2022.
Tourisme de l'avortement
Son discours est au diapason de celui de Vladimir Poutine qui pourfend l'Occident «décadent» et se dit inquiet de son influence «délétère» sur la Russie, ce bastion «assiégé» dont la natalité est au plus bas depuis 200 ans. A en croire Guéorgui Filimonov, voilà assez d'arguments pour enrôler le gros million d'habitants de sa région dans sa croisade.
Après avoir été désigné gouverneur par intérim en 2023, il a été confortablement élu en 2024. Il a fortement restreint l'accès à l'interruption volontaire de grossesse, au point d'y instituer une «interdiction de fait,» selon Human Rights Watch. En réalité, comme l'explique Irina Fainman du Fonds de stockage de contraceptifs d'urgence, «il n'existe aucun décret» interdisant l'avortement à Vologda, où, comme dans chaque région, le gouverneur a de larges prérogatives.
Irina Fainman qualifie ces mesures d'«autoritaires et régressives». Cette politique a favorisé les avortements clandestins et un «tourisme de l'avortement», où les femmes se rendent dans les régions limitrophes pour subir une IVG, poursuit-elle.
En début d'année, Georgy Filimonov affirmait que Vologda avait «surmonté le dépeuplement». Mais les premières concernées ont du mal à encaisser, comme Oksana (prénom modifié), une étudiante de 19 ans qui estime que l'IVG «devrait être une affaire personnelle».
Statue de Staline
Le gouverneur, qui a refusé les demandes d'interview, a fait de la lutte contre l'alcoolisme le deuxième pilier de sa politique. Le combat contre ce fléau est, lui, bel et bien encadré par la loi. Sa mesure-phare: à Vologda, les boissons alcoolisées ne peuvent être vendues dans le commerce qu'entre midi et 14 heures en semaine. Au grand dam de Nadejda, 52 ans, qui dans une supérette du centre-ville de Vologda remplit son panier de «Château Rouge», un vin russe.
Elle affirme que tout le monde est contre:
L'historien britannique James C. Pearce, qui vit en Russie, a édité une contribution de Georgy Filimonov à un ouvrage collectif et, pour lui, le gouverneur de Vologda «croit réellement tout ce qu'il dit. Il ne fait pas semblant. Il est pieux, il est conservateur». Comme lorsqu'il a fait ériger en 2024 une statue de Joseph Staline dans sa ville, voyant dans le dictateur soviétique une «personnalité hors du commun».
Le Kremlin n'a rien trouvé à redire, au contraire. Il a laissé réinstaller une statue de ce même Staline dans le métro de Moscou l'an dernier. Comme tête de liste dans sa région de Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, Guéorgui Filimonov devrait être élu à la Chambre basse du Parlement lors des législatives des 18, 19 et 20 septembre sans trop d'efforts, tant le pouvoir s'est employé à bâillonner l'opposition.
Il pourrait toutefois renoncer à son siège pour mettre en pratique le principe de la «locomotive» qui consiste à placer un candidat connu en tête de liste... avant de se désister au profit de ses camarades, une fois élu.
